1968 / Théorème

Les remous suscités par la double interdiction de "Teorama" sont loin de s’apaiser

Les remous suscités par la double interdiction de "Teorema", le dernier film de Pier Paolo Pasolini, présenté à Venise, sont loin de s’apaiser : les protestations affluent à Rome et au Vatican, et l’éventail des prises de position tant dans les milieux artistiques que dans les milieux religieux prouve que c’est bien l’étroitesse d’un code petit-bourgeois qui l’a emporté auprès des censeurs.

Les autorités italiennes sont allées jusqu’à violer le secret professionnel, en mettant sous séquestre des bobines qui se trouvaient encore au laboratoire. Une persécution aussi acharnée est parfaitement ridicule, si elle n’était odieuse : "Teorema" est une œuvre qui ne contient de scandaleux que ce qu’un esprit mal tourné et inculte ose prêter à un très grand artiste, il faut bien être de ce siècle pour confondre à ce point la symbolique mystique et le réalisme scabreux...

Le procès que l’on fait à Pasolini aujourd’hui est à un niveau à peine différent de celui qu’on a fait à Galilée, à Baudelaire, à Wilde ou à Genet. Il montre que le Moyen Âge n’a vraiment cessé d’exister que dans les manuels scolaires et que diverses formes de censure ont remplacé le bûcher ou la prison de jadis. Mais pour être moins sanglants à l’égard de la personne physique de leur auteur, les crimes contre l’esprit, et notamment la liberté d’expression artistique n’en sont que plus fréquents, pervers et dangereux.

Henry Chapier, "Combat", 25 Septembre 1968.