1971 / Le Décaméron

"Le Décaméron" de Pier Paolo Pasolini, une joyeuse révolution sexuelle

Boccace n’inspire pas forcément un cinéaste en mal de pornographie, comme tant de films de l’époque fasciste nous l’ont laissé penser. "Le Décaméron", selon Pier Paolo Pasolini, est autre chose qu’une source de contes licencieux. Les cinq nouvelles choisies par le poète mystique de "Théorème" et par le nostalgique du sacré - tel qu’on le saisit dans "Médée" - ont servi de trame à un double propos : celui de restituer le climat d’explosion sexuelle qui fut le trait permanent de la Renaissance, et celui - plus ambitieux - qui concerne le parallèle entre cette société et la nôtre, au niveau d’un fonds commun d’hypocrisie.

À travers les cinq épisodes, la frénésie sexuelle des personnages est vécue avec une santé désarmante : ici, pas de fard, ni de simagrées, mais une soif de sensualité évidente, un culte du phallus triomphant, clef du bonheur parfait, rêve des femmes de toutes conditions. Ni gêne, ni censure religieuse ou morale qui s’interposent : à la limite, ce serait de la pornographie librement installée dans les mœurs. Mais sommes-nous à une époque où ce comportement appelait des réserves ? La réponse de Pasolini à cette question est négative : le monde qu’il évoque, baroque et truculent, n’est en rien compassé, et ne montre à l’égard de l’explosion sexuelle aucune retenue. En contrepoint, le cinéaste semble nous dire que nos "écarts" actuels et notre érotisme sont de pacotille, que la société moderne prise au piège de l’hypocrisie bourgeoise est victime de son propre refoulement.

Henry Chapier, "Combat", 2 Novembre 1971.