1972 / Les contes de Canterbury

Dans "Les contes de Canterbury" Pasolini, privé de garde-fous s’abandonne à sa folie

Non, je n’ai pas été choqué, rien ne nous choque plus. L’ordre public n’est pas menacé mais un certain ordre intime. Ce n’est point parce que tout est permis qu’il faut tout se permettre. Il n’y a pas l’art sans renoncement. Pasolini, privé de garde-fous, s’abandonne à sa folie.

Pauvres hantises. Images appauvries. Rien de plus mystérieux qu’une fille nue ; de moins troublant que vingt filles nues ; comme si l’équilibre d’un corps était détruit par les équilibres différents d’autres corps. Il y aussi l’indifférence ou l’hostilité de ce regard. Il ne m’a pas rendu plus attrayant les garçons. Nous en voyons beaucoup, certains dans toute leur gloire. Laideur est bien le mot, malgré tant de beautés, féminines ou masculines, exposées. Fornication, miction, défécation. Concerts à la manière de ceux du pétomane des foires d’autrefois. Trop c’est trop. Et trop, ce n’est rien.

Un de nos contemporains a écrit : "Il y a cette fraîcheur matinale du Moyen Âge. Nous sommes trop fatigués, trop blasés pour cueillir une rose et la respirer avec la simplicité d’un homme de ce temps". Les roses de Pasolini poussent sur un fumier qu’il semble parfois leur préférer. Nous sommes trop blasés pour en souffrir. Contrairement au "Décaméron", aucune fraîcheur, matinale ou autre, dans ce film. Mais point davantage les touffeurs de l’Enfer. L’Enfer, lui aussi, se mérite.

Claude Mauriac, "L’Express", 4 Décembre 1972.