1975 / Salò ou les 120 journées de Sodome

"Salò ou les 120 journées de Sodome" ce film magnifique est horrible, insupportable

C’est avec la société italienne fasciste que Pasolini règle ses comptes. Pasolini propose une lecture de Sade qui n’est pas la mienne. Il a dépouillé le Divin Marquis de sa sournoise ironie d’aristocrate, de cet humour terrible qui se niche dans le paroxysme même du délire et de la provocation, et qui n’édulcore pas sa vibrante agressivité. À moins que Pasolini aussi... Mais non, la violence des images, la référence supplémentaire à Dante par la division de l’Enfer en cercles bousculent avec un tel sérieux qu’il faudrait se cuirasser drôlement l’esprit et le cœur pour déceler, dans l’excès abominable des scènes, cet humour sadien. Pasolini a parfaitement le droit de détourner Sade. Ce sérieux, il le revendique en face du sérieux de l’ennemi à abattre. Après sa trilogie consacrée à l’amour de la vie, il pousse un cri de haine contre la tyrannie obscène du pouvoir absolu assimilé à la mort. Si ce film magnifique est horrible, insupportable, c’est parce qu’est horrible, insupportable, la réalité politique moderne de ce que Pasolini donne à voir avec une rage glaciale : le mépris de l’homme poussé jusqu’à l’extrême limite où l’humiliation totale et systématique conduit à la torture et à la mort. Cette humiliation mortelle, nous en connaissons le visage aujourd’hui. C’est l’univers concentrationnaire, en quelque pays qu’il se trouve, plus ou moins dissimulé, et fût-il réduit à l’existence impardonnable d’une seule cellule.

Force nous est de considérer ce film comme le testament de Pasolini puisqu’il n’y en aura plus d’autre. Testament de rage et d’horreur contre les Seigneurs qui, parce qu’ils sont tout puissants, ont le pouvoir de traiter les hommes comme des choses. Le sexe, profondément jovial et libérateur, alors détourné de sa signification qui est plaisir, amour et vie, devient, par le caprice tyrannique des Maîtres, outil d’humiliation, d’esclavage abominable et de mort. Film atroce et magnifique. Film impardonnable, je veux dire : qu’on n’a pas pardonné à Pasolini.

Jean-Louis Bory, "Le Nouvel Observateur", 14 Juin 1976.