Anna, Elsa, Laura, Maria, Silvana, Susanna : Femmes, je vous aime !

Pier Paolo Pasolini à Laura Betti

Rome, Septembre 1964.

Chère Laura,

Tu dois certainement être héroïque pour accompagner Nino dans les magasins et lui acheter des vêtements mais la réalité, c’est que tu ne peux pas le supporter. Sa présence absurde, indésirable, arbitraire, obtenue de lui si facilement, te blesse, je le sais. Et je te comprends. Tout ce qui pour moi est grâce est pour toi œuvre du Démon chez lui. Tu as compris que te rebeller revient à te frapper la tête contre les murs. Tout ce qui n’est pas avec la grâce (du bien ou du mal) est contre elle. Je dois dire que ces circonstances me rendent Nino encore plus précieux, parce qu’elles soulignent sa présence charismatique, sa fatalité. Bon.

Quant au téléphone, en l’occurrence, non seulement tu as bien mérité que je te raccroche au nez, mais tu aurais mérité que je te frappe avec l’appareil sur la tête. Nous étions heureux, légers, en vacances enfin - peut-être pour la première fois de ma vie - nous sentions que le monde était notre ami, Nino en prenant son bain s’était écrié que la vie est belle ! - et ta réaction a été une agression brutale, froide, absurde, un geste en traître qui nous ramenait à la réalité - que rien ne justifiait alors. J’ai eu un sentiment d’indignation qui me montait des entrailles, une protestation contre cette absurdité. Et je conserve cet état d’esprit, en ce qui concerne cet épisode.

Que tu aies eu de bonnes raisons de te vexer de cinq minutes de retard (Nino, pour la première fois de sa vie, se trouvait dans une chambre d’hôtel, avec tout son cérémonial, qui même pour moi, qui d’habitude ne dors pas dans un taudis comme lui, est compliqué), en inventant la présence d’un canot à moteur qui n’existait pas, avec des droits économiques de sa présence, qui n’existaient pas, c’est une autre histoire.

On peut également comprendre que, pour des raisons personnelles, une personne intervienne injustement, méchamment, dans une situation peut-être idiote, mais heureuse d’une autre personne, en lui faisant du chantage justement pour son bonheur idiot et pour la source, infime de ce bonheur. Je le comprends mais, pour l’instant, avec rage.

Demain, je pars pour les Pouilles. On se verra à mon retour.

Salut. Pier Paolo.

Pier Paolo Pasolini, "Correspondance Générale 1940-1975".