Interview d’Amandine Souvré

Fond ancien – chargée des collections Estampes

Combien d’œuvres / d’estampes issues du Fonds ancien de la BmL sont exposées dans le cadre de Peintres et vilains ? Quelles sont-elles ? Présentation des œuvres

Ce n’est pas moins de cinquante oeuvres issues des collections du Fonds ancien qui seront présentées à l’occasion de l’exposition « Peintres et vilains ». Parmi elles, la part belle est faite à l’estampe puisque les deux tiers des documents anciens que nous avons choisi de montrer au public sont des gravures. Elles sont de la main de Dürer, de Raimondi, de Rembrandt, de Goya… mais les œuvres anonymes n’ont pas été boudées. Le tiers restant est composé de livres : des traités techniques publiés entre le XVIIe siècle et le XIXe siècle par de grands noms de l’estampe tels qu’Abraham Bosse ou Aloys Senefelder jouxtent des éditions illustrées de classiques littéraires signés Rabelais ou Goethe.

Pourquoi avoir choisi ces œuvres en particulier ?

Plusieurs critères ont guidé la sélection. On dit souvent de l’estampe qu’elle est l’art du multiple, parce qu’elle produit des oeuvres qui (se) reproduisent. Or, multiple, elle l’est elle-même : y a-t-il plus hétérogène comme medium que celui qui mêle l’incision du burin, la morsure de l’eau-forte, le grain de la lithographie ? Qui se joue du bois et du cuivre aussi bien que de la pierre ? Il s’agissait donc en premier lieu de mettre en lumière cette diversité et cette complexité techniques. C’est ce qu’aspire à révéler la présentation conjointe de quelques exemples d’une abondante littérature technique et d’une trentaine d’estampes nées de procédés variés. Ainsi, aux côtés des traditionnels bois, burin et eau-forte, on rencontre le clair-obscur, la manière noire et l’aquatinte. Le deuxième axe ayant présidé au choix des oeuvres découle de la volonté de donner à voir l’enrichissement de la collection ; le public découvrira grâce à l’exposition dix estampes anciennes entrées récemment dans les réserves de la bibliothèque par le biais d’une politique d’acquisition continue.

En quoi répondent-elles aux collections de l’URDLA dans le cadre de Peintres et vilains ? Leur pertinence

L’URDLA trouve son origine dans le sauvetage d’une imprimerie lithographique par un collectif d’artistes que ce dessein avait réunis. Aujourd’hui encore, devenue Centre international estampe & livre, la structure demeure un lieu de création fleurant l’atelier et il semblait important de rendre compte de cette dimension matérielle, presque physique, dans l’exposition. Partant, les estampes n’y figurent pas tant comme des chefs-d’oeuvre drapés dans leur unicité que comme des artefacts dévoilant aux visiteurs les arcanes d’une oeuvre en train de se faire. C’est la raison pour laquelle certaines d’entre elles sont présentées en deux exemplaires. Semblables mais différentes – un état avant la lettre ou après la lettre, une impression plus ou moins encrée – elles offrent au regard le spectacle de l’artiste au travail. Ainsi, la difficulté technique, les efforts pour atteindre au degré de perfection souhaité, ne sont pas éludés. Loin d’être exclues des cimaises, les épreuves ratées voisinent avec les prouesses et rendent d’autant plus sensibles la virtuosité d’un Dürer (le maître allemand est très bien représenté) ou le génie d’un Claude Mellan lorsqu’il trace d’un seul geste le visage du Christ. Pour compléter cette vision, quelques estampes ont été sélectionnées parce qu’elles trahissaient leur matérialité : déchirées, lacunaires, elles expriment la fragilité du support.

C’est avant tout parce qu’elles témoignent de la transmission de ce savoir-faire, reçu en héritage et approprié, transformé, que les oeuvres de la bibliothèque municipale de Lyon font écho à celles de l’URDLA. Plusieurs d’entre elles, cependant, entrent plus directement en résonance. Ces liens peuvent être explicites, à l’instar de l’oeuvre Daβ Groβe Glück de Damien Deroubaix qui fait référence à la Némésis de Dürer, mais ils sont aussi sous-jacents ou personnels. Par exemple, de manière tout à fait subjective, la lithographie Tamu m’évoque Goya et son Modo de volar. Le visiteur est invité à se livrer à ce jeu des corrélations.

Et plus généralement comment se sont constituées les collections d’estampes du Fonds ancien de la BML ? Historique et présentation générale du Fonds ancien

Les estampes anciennes ne font pas exception dans l’histoire de la constitution des collections de la bibliothèque municipale de Lyon ; leur réunion est le résultat d’une lente accumulation au cours de laquelle ont été intégrées des œuvres d’origine et de fonction diverses. Comme les livres, les estampes ont émané de deux sources principales : la bibliothèque du Collège de la Trinité et la bibliothèque du Palais des Arts. Dans la première, Jésuites et Oratoriens avaient, dès le XVIIe siècle et dans un souci documentaire, adjoint des gravures et cartes géographiques à leurs ouvrages, antiquités et médailles. Dans la seconde, créée en 1831 pour être spécifiquement consacrée aux sciences et aux arts, un cabinet d’estampes avait été formé pour fournir des modèles aux élèves de l’école des Beaux-Arts. La fusion de ces deux bibliothèques au sein du Palais Saint-Jean, en 1912, vit naître un nouveau cabinet d’estampes qui disparut soixante ans plus tard lors du déménagement à la Part-Dieu.

La collection ne cessa pas pour autant son perpétuel accroissement et les trois dernières décennies ont vu affluer des dons réguliers de la part d’artistes, tels René Bord, de collectionneurs, comme Étienne et Colette Bidon, ou encore d’institutions, École des Beaux-Arts en tête. Le traitement documentaire étant en cours, il est difficile de se faire une idée précise du nombre d’œuvres qu’elle comprend et ce, d’autant plus que l’entrée des estampes de la collection Chomarat et du fonds iconographique de la bibliothèque des Jésuites des Fontaines a constitué un enrichissement considérable rendant caduques les estimations. Si les graveurs français des XVIIe et XVIIIe siècles sont les mieux représentés (Jacques Bellange, Jacques Callot, Jean Lepautre, Israël Silvestre, Gilles Demarteau, Jean-Jacques de Boissieu...), la collection comprend de nombreuses gravures des plus grands artistes des écoles italiennes et nordiques depuis le XVIe siècle : Hans Holbein, les Sadeler, Ugo da Carpi, Lucas Cranach, Adriaen Collaert, les Carrache, Piranèse, Canaletto... Le XIXe siècle est légèrement moins présent mais n’a pas à rougir avec des noms comme Doré, Daumier, Grandville...

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