Les artistes de la Renaissance et la grande guerre des paysans de 1525, d’après Jean-Dominique Durand

La « guerre des Paysans », ou Vilains, nommés aussi Rustauds, désigne des révoltes paysannes ayant secoué une partie du Saint-Empire Romain Germanique au début du XVI° siècle. Les régions les plus touchées furent la Rhénanie, la Lorraine allemande, l’Alsace, l’Allemagne du Sud, et une partie de la Suisse. Son apogée se situe entre 1524 et 1526.

Tandis que les Églises réformées tendaient à s’organiser dans une partie de l’Europe, des courants plus radicaux mêlèrent exigences religieuses et revendications politiques et sociales : contestation de la hiérarchie ecclésiastique, élection des pasteurs, abolition du servage, réduction des corvées, des impôts féodaux, de la dîme, liberté de pêche et de chasse, etc… Tout cela fut rassemblé dans un manifeste, les Douze Articles. La révolte fut particulièrement violente en Thuringe, sous l’influence de la secte anabaptiste conduite par Thomas Müntzer. Ces mouvements s’attaquaient tout autant aux Églises protestantes établies qu’à l’Église catholique, au point de se voir condamner avec violence par Luther. Celui-ci publia en 1525 un texte dont le titre, Contre les hordes criminelles et pillardes des paysans, éclaire sa position :
« Il n’est rien de plus venimeux, de plus nuisible, de plus diabolique qu’un rebelle […]. Aussi l’autorité doit-elle foncer hardiment et frapper en toute bonne conscience, frapper aussi longtemps que la révolte aura un souffle de vie. […] C’est pourquoi, chers seigneurs, poignardez, pourfendez, égorgez à qui mieux mieux. »
Cent à cent trente mille paysans trouvèrent la mort dans les combats et nombreux furent les massacres dans les villes. Plus de trois siècles plus tard, en 1850, Friedrich Engels fit de la Guerre des Paysans le fondement de la révolution sociale, pour comprendre les raisons de son échec et mieux préparer la révolution communiste qu’il appelait de ses vœux.
Si le matérialisme historique crut trouver a posteriori dans ce conflit un point d’appui déterminant, l’art s’en était emparé aussitôt, sur le moment même : la Guerre des Paysans fut une guerre peinte – peut-être la première des guerres décrites par des artistes, près d’un siècle avant Jacques Callot et la Guerre de Trente ans. Le premier de ces peintres fut sans doute Jörg Ratgeb, dit « Jörg au tablier », peintre révolutionnaire qui finit écartelé. Il peignit sur la bannière du meneur Joss Fritz - dont le portrait fut gravé par Dürer - la prière portant à la révolte : « Dieu compatissant, soutiens les droits des pauvres ». Il y peignit aussi le fameux Bundschuh, une sorte de brodequin porté par les paysans, devenu un symbole de la révolte. Dürer, justement, dessinait depuis longtemps les paysans. En 1525, il grava sur bois un projet de monument dédié aux « paysans vaincus » : une étrange colonne, présentant en son sommet un paysan prostré, un glaive enfoncé dans le dos, une épée plantée en lui, entre ses épaules. Il en donna cette explication :
« Si quelqu’un veut dresser un monument de victoire parce qu’il a soumis les paysans rebelles, il pourra utiliser ce que je vais montrer… »
Jörg Ratgeb et Dürer ne furent pas les seuls : Mathias Grünewald, auteur du retable d’Issenheim, Lucas Cranach, dans ses vingt-six gravures sur bois de « La passion du Christ et de l’Antéchrist », furent également inspirés par la guerre. Et encore Hans Holbein, portraitiste des grands, illustrateur de L’Utopie de Thomas More, qui fut également peintre des morts dans ses danses macabres dénonçant les injustices sociales. La danse macabre comme métaphore de la guerre des paysans se retrouve chez Nicolas Manuel Deutsch, tandis que Urs Graf, avec ses paysans danseurs et ses scènes de guerre, porte une critique sociale et politique forte. Tous ces peintres apportent leur témoignage sur la révolte.

C’est cette rencontre de peintres porteurs tout à la fois du renouveau pictural de la Renaissance, d’une religion nouvelle et d’espoirs politiques, avec des paysans avides de justice et imprégnés de religiosité, qu’a narrée Maurice Pianzola (1917-2004) dans ce livre étonnant qu’est Peintres et Vilains. Les artistes de la Renaissance et la grande guerre des paysans de 1525. Cet ouvrage, rédigé par un homme qui fut conservateur en chef du Musée d’Art et d’Histoire de Genève, fut publié pour la première fois en 1962 et réédité deux fois (1993 et 2015). Il s’agit d’un ouvrage rare du point de vue de l’historiographie, se trouvant à la croisée de l’histoire et de l’histoire de l’Art sans négliger la portée politique de l’engagement des artistes à travers leur expression religieuse. Il traite aussi de la diffusion de l’image et sans doute est-ce là son aspect le plus original. Les œuvres picturales étaient en effet reproduites sous la forme d’estampes faciles à multiplier et à diffuser à travers le colportage. L’estampe a une indéniable portée contestatrice, voire révolutionnaire, favorisée par cette possibilité de reproduire en de nombreux exemplaires faciles à transporter et de diffuser largement un message, qu’il soit religieux, politique, social. L’estampe se rit des frontières.

C’est en cela que l’étude de Pianzola a retenu l’attention de Max Schoendorff, fondateur de l’URDLA, et, aujourd’hui, celle des organisateurs de l’exposition. Schoendorff était lui-même proche du mouvement communiste et sa vision de la Guerre des Paysans, transmise par Pianzola, est certainement passée aussi par le prisme d’Engels. Celle-ci établit un véritable dialogue, je devrais dire un trialogue, entre Peintres et Vilains, les collections et le savoir-faire de l’URDLA, et les collections de la Bibliothèque. Au centre, trône l’estampe, avec ses évolutions techniques à travers les siècles, jusqu’à la création contemporaine où l’URDLA joue un rôle majeur.

L’image, du temps de Dürer jusqu’à aujourd’hui, offre une lecture du monde. Elle soutient la diffusion des idées, elle conduit à notre « médiacratie » contemporaine, selon l’expression du philosophe et médiologue Régis Debray. Le Centre international de l’estampe – URDLA en porte témoignage, dans la tradition humaniste de notre Métropole lyonnaise transmise par les imprimeurs, depuis la Renaissance jusqu’à aujourd’hui, en passant par la Résistance.

D’après le discours prononcé par Jean-Dominique Durand, adjoint au Maire de Lyon délégué au Patrimoine et à la Mémoire, à l’occasion du vernissage de l’exposition. Avec son aimable autorisation.

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