La collection jésuite des Fontaines

La Collection jésuite des Fontaines a été déposée à la Bibliothèque municipale de Lyon pour 50 ans, suite à la décision de la Compagnie de Jésus de fermer le Centre Culturel des Fontaines situé à Gouvieux, près de Chantilly (nord de Paris). Elle compte 500000 documents.

Ambroise de Milan : mémoire des textes et position de l’historien

janvier - février 2023

A l’occasion de la conférence qui se tiendra le 25 janvier prochain à l’auditorium de la bibliothèque Part-Dieu, la vitrine de la collection jésuite, située en salle Civilisation, expose des documents issus de la collection jésuite des Fontaines illustrant cette idée complexe d’ordre des livres dans la tradition catholique.

Comme l’écrit si bien Patrick Boucheron, notre invité, « La tradition est, dans la culture chrétienne, l’alliance du grand âge et de l’éternelle jeunesse. Elle porte dès lors en elle une interrogation inquiétante : l’ordre des livres est-il un rempart suffisant contre les usures du cours du temps ?
En prenant l’exemple de la mémoire textuelle des Pères de l’Église, et particulièrement de celle d’Ambroise de Milan, on tentera de démontrer qu’il s’agit presque de l’inverse : c’est précisément parce que cet ordre des livres n’est pas immuable que la dynamique de réactualisation est, jusqu’à un certain point qu’il s’agit d’identifier, toujours ouverte. On peut nommer collection cet apparent paradoxe. »

La mémoire ambrosienne dans l’Histoire
Pourquoi prendre Ambroise de Milan comme point de départ Ambroise de Milan ?
Parce qu’Ambroise (né en 337 ou 339 - mort en 397), l’un des quatre docteurs latins de l’Église, l’un des quatre Pères (avec saint Jérôme, saint Augustin et saint Grégoire le Grand), est la figure de l’anamnèse dans la tradition chrétienne. Autrement dit, on se demandera comment le temps long de l’histoire modifie, modèle, véhicule la représentation de la personnalité religieuse, politique, d’Ambroise.
Paradoxalement, Ambroise est à la fois une figure illustre et effacée, l’Histoire l’éclairant et l’oubliant tour à tour.
Il ne s’agit pas là de rappeler la figure patristique mais de décortiquer le discours historique sur et par Ambroise de Milan, et d’analyser le contexte narratif par une étude des sources et un retour sur les mémoires ambrosiennes construites au fil du temps pour mieux comprendre le travail de l’histoire.
En effet, le discours historique est façonné par une interprétation caractérisée dans un contexte politique, social, géographique. Ce qui intéresse l’historien, c’est donc également la modulation de ce discours, les différences de traitement des sources qui sont révélatrices d’un intérêt, l’importance des accents mis sur certains faits, l’interprétation de cette mémoire qui va construire un édifice symbolique essentiel.

Histoire politique et théologique
Ambroise renforce et assoit définitivement la domination du christianisme sur l’Occident. Fin politique, il utilise la force et la position des pouvoirs en place, c’est-à-dire les institutions impériales romaines, au profit de l’Église.
Il résout les tensions politiques avec Théodose (empereur romain) et les conflits religieux avec l’arianisme.
Il joue également un rôle essentiel dans la transmission des idées religieuses héritées de Philon d’Alexandrie et d’Origène, qui vont constituer le socle de la tradition chrétienne médiévale.
Ambroise synthétise cet héritage théologique et traduit du grec la pensée philosophique et religieuse des docteurs orthodoxes orientaux tels que Basile de Césarée, Grégoire de Nazianze et Grégoire de Nysse.
Il va rendre centrale l’allégorie de « l’Épouse » dans le Cantique des Cantiques. Cette représentation symbolique de l’amour de Dieu pour son peuple souligne l’importance de la virginité et de la pureté comme pierre angulaire du mariage mystique.
Aujourd’hui encore, l’œuvre d’Ambroise de Milan fait l’objet de recherches, notamment dans l’établissement de la chronologie des sermons.

Rôle fondateur en philosophie médiévale
Il joue un rôle primordial dans la conversion d’Augustin au christianisme.
En effet, Augustin vient à Milan en 384, attiré par la renommée d’Ambroise. Il est fasciné par la culture de l’évêque, par l’étendue de son savoir et par la virtuosité de son intelligence (illustrée par exemple dans la controverse écrite entre Symmaque et Ambroise, querelle autour du lieu de culte de l’autel de la Victoire qui se tenait à la Curie de Rome). Dans une pirouette de l’Histoire, aujourd’hui, saint Augustin est davantage connu d’un public plus large qu’Ambroise, réservé aux initiés en étude d’histoire ou de théologie.
Ambroise baptise Augustin en avril 387, mais de ce geste inaugural pour la foi chrétienne d’Augustin, la postérité a surtout retenu l’image du baptisé dans les Confessions.
Ainsi, Pierre Courcelle, dans ses Recherches sur saint Ambroise : "vies" anciennes, culture, iconographie , écrit-il : « Malgré la part de fiction littéraire et de symbolisme qui est sensible dans la présentation de cette scène [P. Courcelle fait référence ici à la scène du jardin à Milan, où Augustin, tiraillé entre vie spirituelle et vie sensuelle, entend une voix d’enfant chantonner "tolle, lege. Tolle, lege", que l’on peut traduite par "prends et lis", comme une ritournelle de jeu) , Augustin ne cache pas que la décision de la “conversion” est due moins au hasard d’un cri entendu ou d’un verset lu, qu’aux longs débats intérieurs qui l’ont précédé ».

Saint Ambroise écrivant
Une icône
Enfin, la représentation iconographique d’Ambroise de Milan révèle des facettes du personnage historique : Ambroise coiffé de sa mitre (symbole d’autorité et fonction d’enseignement) et tenant en main la crosse (en lien avec le bâton pastoral, rappel de l’attribution de berger qui conduit son troupeau) à partir du XVIe siècle, ou encore Ambroise lisant en sa bibliothèque.
À ce sujet, on peut relever une anecdote au travers du témoignage d’Augustin : il raconte qu’Ambroise avait l’habitude de lire silencieusement, pratique insolite à l’époque, la lecture s’effectuant à haute voix. Dans cet évènement rapporté par Augustin, on assiste à une "mise en scène" historique, en tout cas à une effigie d’Ambroise. Des reliefs de l’histoire, celui-ci est le plus vivace. Il montre d’Ambroise cette capacité extraordinaire pour l’époque de s’absorber dans la lecture, faisant abstraction de l’entourage, s’isolant dans un silence imposé par la lecture muette. La structure même du texte manuscrit au IVe siècle contraint à la lecture à haute voix, le texte étant retranscrit sans espace ni ponctuation, impliquant une oralisation afin d’en saisir le sens. La lecture silencieuse d’Ambroise force le respect de son entourage et invite encore davantage à ce repli secret nimbé de mystère, cette solitude paradoxale au milieu des hommes. Là encore, on assiste à une postérité assurée par la relation d’Augustin au sujet de son maître spirituel.

Carolus Magnus

La rédaction de ce billet s’est appuyée sur l’étude de Patrick Boucheron La trace et l’aura : vies posthumes d’Ambroise de Milan (Ive-XVIe siècle) et sur l’article de Pierre Hadot Ambroise de Milan in Universalis.edu.

Emmanuelle Gayral
Bibliothécaire chargée de la collection jésuite des Fontaines
Janvier 2023


Bibliographie de l’exposition :
œuvres :
- S. Ambrosii mediolanensis episcopi. De virginibus, 1948

- Les œuvres de saint Ambroise sur la virginité, 1729

- Ambroise de Milan. Traité sur l’Évangile de S. Luc, 1956

- Ambroise de Milan. La pénitence, 1971

études critiques :
- Abbé Baunard. Histoire de saint Ambroise, 1872

- Pierre Courcelle. Recherches sur saint Ambroise : "vies" anciennes, culture, iconographie, 1973

- Goulven Madec. Saint Ambroise et la philosophie, 1974