La collection jésuite des Fontaines

La Collection jésuite des Fontaines a été déposée à la Bibliothèque municipale de Lyon pour 50 ans, suite à la décision de la Compagnie de Jésus de fermer le Centre Culturel des Fontaines situé à Gouvieux, près de Chantilly (nord de Paris). Elle compte 500000 documents.

La Compagnie de Jésus : entre érudition et esprit missionnaire

décembre 2022

La collection jésuite des Fontaines expose en cette fin d’année 2022 quelques documents patrimoniaux témoignant de son histoire. Fondée en 1540 par Inigo de Loyola (1491-1556) (qui deviendra Saint Ignace), la Compagnie de Jésus se distingue dans l’histoire religieuse par son implication dans deux domaines : le savoir encyclopédique et l’entreprise missionnaire. Leur devise est Ad majorem dei gloriam (pour la plus grande gloire de Dieu).

Mais tout d’abord : qu’est-ce qu’être jésuite ? Le jésuite est un religieux qui vit au sein d’une communauté ayant adopté les principes de la spiritualité ignacienne et qui suit les vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance à l’Église catholique.

C’est l’occasion de brosser à grands traits le tableau de cette institution religieuse qui a occupé une place essentielle et singulière à la fois dans l’histoire européenne du XVIe siècle à nos jours et par son expansion au niveau mondial.

Cinq siècles d’existence de la Compagnie de Jésus

  • 1528-1534
    constitution du groupe de 6 étudiants autour d’Inigo de Loyola, à Paris
  • 1539
    Ignace de Loyola rédige la Formula Instituti, texte qui décrit la règle des futurs compagnons. Le texte est soumis au Pape Paul III
  • 1540
    fondation de la Compagnie de Jésus par Ignace de Loyola avec la publication officielle de la bulle papale Regimini militantis Ecclesiae
  • 1548
    création du premier établissement scolaire à Messine (Sicile) ; les Exercices spirituels sont approuvés par l’Église
  • 1551
    ouverture du collège jésuite à Rome par Saint Ignace
  • 1556
    élaboration par Saint Ignace des Constitutions de la Compagnie de Jésus, texte toujours d’actualité qui réglemente l’organisation et les missions de l’Ordre
  • 1588-1599
    rédaction par Claude Acquaviva, préposé général élu en 1581, des principes de la Ratio studiorum
  • 1609
    béatification d’Ignace par le Pape Paul V
  • 1656
    Pascal publie les premières Provinciales, ouvrage s’opposant à l’Ordre jésuite
  • 1759
    expulsion des jésuites au Portugal
  • 1762
    condamnation des jésuites à Paris
  • 1773
    le Pape Clément XIV supprime la Compagnie de Jésus ; la Prusse et la Russie refusent cette suppression
  • 1814
    restauration de la Compagnie par le Pape Pie VII
  • 1880
    décret pour la fermeture de toutes les maisons et tous les collèges jésuites en France
  • 2013
    élection du premier Pape jésuite : le Cardinal Jorge Mario Bergoglio

Citons les textes essentiels rédigés par Ignace de Loyola :
Les Exercices spirituels, Les Règles à observer pour avoir le sens vrai qui doit être le nôtre dans l’Eglise militante.

En quoi consistent les Exercices spirituels ?
Très brièvement, on peut les décrire comme des règles de vie pour conduire le croyant sur le chemin de l’accomplissement religieux, au travers d’actes d’engagement de tous les instants.


Jésuites fondateurs :
Saint Ignace de Loyola (1491-1556)
Saint François Xavier (1506-1552)
Pierre Favre (1506-1546)
Pierre Canisius (1521-1597)

Erudition et pédagogie
Ignace de Loyola ne destinait pas initialement l’ordre des jésuites à l’enseignement. Les collèges risquaient d’alourdir le rôle de la Compagnie de Jésus. Le projet initial de la Compagnie de Jésus était de former de jeunes religieux. L’ambition d’Ignace de Loyola était d’abord d’être un apôtre, d’aider les âmes. Ce n’est qu’ensuite qu’on va adjoindre à ce projet des élèves qui ne se destinent pas à être jésuites. Étant donné que les jésuites avaient choisi l’obéissance au pape, quand il fut demandé au jeune Ordre de fonder des établissements scolaires, ils en créèrent à Messine, à Goa et à Paris... En 1599, ils en possédaient déjà 200 qui passèrent tout de suite pour des modèles d’excellence qu’imitèrent les autres ordres et l’enseignement secondaire public. Sa pédagogie est expérimentale et très avant-gardiste pour l’époque, déclinée sous la forme de pédagogie active qui utilise la mutualité d’apprentissage et l’émulation entre élèves. Il est important de savoir que dans le système scolaire jésuite, l’élève est respecté en tant que personne. Par exemple, Descartes a été élève au collège jésuite de la Flèche ; de santé fragile, ses études ont été aménagées pour lui permettre de suivre une scolarité adaptée. C’est une forme d’individualisation du parcours avant l’heure.
En 1599, c’est aussi la parution du Ratio studiorum, le premier code d’enseignement rédigé par Claude Acquaviva et mis au point grâce à l’expérience de la Compagnie.
Sont abordés dans ce document précurseur les différents aspects de l’art d’enseigner dans les collèges. Saint Ignace va reprendre des idées présentes à l’époque en les rationalisant : la création de la classe, l’organisation de la classe en équipes, le rôle fondamental de l’émulation, etc.
La Ratio studiorum n’est pas un programme mais plutôt une organisation des études, forme pédagogique complètement nouvelle à l’époque.
Autre différence notable : la place du corps dans l’enseignement, il n’y a pas que l’âme qui est importante. L’objectif est d’unir la vertu et la connaissance et de favoriser l’émulation. Ces 2 notions sont liées, d’autant que l’humanisme est prépondérant. La pédagogie se distingue par le soin constant de faire les choses ensemble : c’est pour cela que le théâtre revêt une telle importance chez les jésuites.
Pour l’Ordre, le théâtre est un exercice dramatique qui illustre l’idée de mettre en mouvement les élèves autour de textes classiques et de situer son corps. L’objectif est de former à la rhétorique et à l’art oratoire. Des exercices par le travail du corps permettent d’augmenter les capacités de rhétorique. Le sport et la danse sont aussi importants pour cet aspect.
Rôle fondamental d’un dispositif novateur dans sa mise en pratique au sein du programme d’études : la disputatio. Le principe est simple : chaque semaine, les élèves défendent une thèse devant leurs professeurs et les parents. Cet exercice de rhétorique nécessite de jouer aussi pour emporter l’assentiment du public. Les élèves doivent s’exercer par ces disputatio et les pièces de théâtre. Ils sont invités à débattre mais les règles sont strictes.
Car il ne faut pas offrir à ceux qui sont en cours de formation l’exposé de doctrines inutiles. Et il faut attendre qu’ils soient suffisamment formés pour pouvoir réagir, exprimer un esprit critique.
On sent ici toute la prudence d’Ignace de Loyola qui a été soupçonné par l’Inquisition et emprisonné. Le professeur doit faire connaître, suggérer, mais attendre que l’élève soit en mesure de discuter, de critiquer ce qui serait considéré comme étranger à l’opinion commune de l’Eglise. Il y a cette idée très forte qu’il faut relayer ce qui est communément professé et réserver la lecture de certains ouvrages à des esprits avertis. D’où la nécessité d’expurger les textes, voire d’empêcher la lecture d’ouvrages interdits.
Quelques exemples de lycées fondés par les jésuites : le Collège de Billom (1556), le Collège de Clermont (1563, futur lycée Louis-le-Grand à Paris), le Collège de la Trinité à Lyon (1565), le collège de La Flèche (1604), Lycée Sainte Geneviève à Versailles (1854)…

Esprit missionnaire
Lieux et dates en quelques repères :
En Asie :
• 1541 : Saint François-Xavier part en mission en Asie via le Mozambique
• 1583 : arrivée à Pékin de 2 missionnaires jésuites Matteo Ricci et Michele Ruggieri
• 1626 : martyrs de Nagasaki (Japon)
En Amérique :
• 1549 au Brésil
• 1566 au Pérou
• 1550-1551 : La controverse de Valladolid
• 1572 au Mexique
• 1611 : premiers jésuites au Canada (1625 au Québec)

Aller partout rejoindre d’autres hommes et en faire des chrétiens.
Les jésuites se sont fixé cet objectif d’élargissement, d’englobement du monde dès la fondation de l’ordre.
Dans l’Asie qui les requiert de plus en plus au XVIème siècle, trois ensembles géographiques apparaissent prépondérants : l’Inde bien sûr et, peu à peu, la Chine et le Japon.

L’ordre, notamment à travers la mission de François-Xavier, met en place une forme de rapprochement basé sur le respect des cultures différentes, ce que Pierre Charles nommera le principe d’inculturation, à partir de 1953. Saint François-Xavier pose le pied sur l’archipel japonais au milieu du XVIe siècle.
A sa suite, les missionnaires jésuites y enregistrent beaucoup de succès surtout dans le Sud. L’évangélisation est une réussite.
Un siècle plus tard pourtant, il ne reste quasi plus rien des communautés chrétiennes. Les édits de persécution de 1612-1614 et leur application de plus en plus brutale ont tout détruit.
Le Japon est le pays des tremblements de terre. Sur place, les chrétiens furent confrontés à des situations tragiques. Les paroissiens risquaient la mort dans des supplices terribles, ce qui conduit les missionnaires à se demander s’il ne fallait pas apostasier.
C’est le dilemme dans lequel se trouve le Père Rodrigues dans le film de Scorcese, Silence. Le cas du père Cristóvão Ferreira est plus célèbre encore : il est possible que, avant même peut-être que la persécution ne commence, il ait abjuré pour le bouddhisme, expliquant dans un livre qui fera date l’incompatibilité du Japon et du christianisme : selon lui, les japonais n’ont pas la même façon que les chrétiens de lever les yeux vers l’horizon…

A Rome, capitale de la chrétienté, on s’interrogea, on s’interroge encore sur cette question, que l’expérience jésuite en Chine renouvela. Le Japon, comme la Chine, est un pays de culture accomplie. Y faire pénétrer une conception du monde toute différente exige une connaissance de la langue, des savoirs et peut-être bien davantage : un échange en profondeur, entreprise très risquée donc. Rome, aujourd’hui, béatifie en masse les martyrs du Japon (exemple Nagasaki en 1626, béatifiés en 1867).

Fascination des jésuites pour la Chine
Bien avant la vogue de l’orientalisme, la Compagnie se tourne vers l’Orient.
En référence aux récits de Marco Polo, les jésuites considèrent primordial d’évangéliser les savants chinois.

L’Italie a un rapport ancien à l’Orient mais les érudits de l’époque en ont une connaissance imparfaite. Le discours d’évangélisation s’est construit en marchant, pendant le processus de densification de la présence européenne en Chine : densification toute relative, puisqu’on parle là d’une cinquantaine de jésuites.

Matteo Ricci (1552-1610) est un jésuite qui arrive au XVIe siècle à Macao. Il découvre et apprécie immédiatement la complexité de la langue. Apprendre une langue si différente est une nouvelle expérience pour les européens. Ce voyage donne l’occasion de dialoguer avec les savants chinois pour apprendre d’eux. Il faut bien comprendre la dimension novatrice de ce processus d’évangélisation parce qu’il n’était pas évident que la science serait le terrain de dialogue des missionnaires. D’un autre côté, les savants chinois sont intéressés par le dialogue avec les européens. Ils voient là la possibilité de conforter leur connaissance : savants chinois et jésuites partagent en effet une vision astronomique du monde et une intuition du monde moderne.
L’intérêt toujours fécond pour le lointain au sein de la Compagnie de Jésus s’illustre dans un fonds remarquable sous forme de plaques de verre photographiques. La collection jésuite des Fontaines conserve en effet dans son fonds la documentation photographique collectée par le Père Joseph de Reviers qui entrepris, dans les années 1930, un voyage en Chine, avec l’objectif d’évangéliser la population chinoise. Il a ramené de son voyage missionnaire un témoignage vivant des conditions de vie des paysans chinois dans l’entre-deux-guerres.

L’actualité éditoriale témoigne de l’intérêt toujours significatif pour l’institution jésuite à travers la parution d’un ouvrage encyclopédique par son objectif premier et par la somme des contributions érudites qui le composent. Les Jésuites : histoire et dictionnaire, sous la direction de Pierre Antoine Fabre et Benoist Pierre, est publié dans la collection Bouquins en octobre 2022. L’ouvrage est disponible à la bibliothèque.

Emmanuelle Gayral
Bibliothécaire chargée de la collection jésuite des Fontaines
Décembre 2022

Références bibliographiques consultées avec profit pour la rédaction de l’article :
Pierre Antoine Fabre et Benoist Pierre (dir.), Les Jésuites : histoire et dictionnaire. Collection Bouquins, 2022
Jean Lacouture, Jésuites. Seuil, 1991 K 48291
Alain Guillermou, Les Jésuites. PUF, 1999 SJ QSJ 0936,c
Sites internet consultés :
https://www.jesuites.com/qui-sommes-nous/jesuites/


présentation des ouvrages de la collection des Fontaines :

- Bartoli, Daniello. Vie de Saint Ignace de Loyola, 1929 SJ ZSI 452

- Eglise catholique. Bulle de Notre Saint Père le Pape Pie VII, pour le rétablissement des jésuites dans toute la Catholicité, 1814 SJ H 336/2,1

- Fessard, Gaston. La dialectique des "exercices spirituels" de Saint Ignace de Loyola, 1956 SJ TH 14/35

- Latourelle, René. Etude sur les écrits de saint Jean de Brébeuf, 1952 SJ TH 12/9

- Laures, John. Kirishtan bunko, 1940 SJ H 642/31

- Prinzivalli, Aloisius. Recueil de prières et d’oeuvres pies auxquelles les souverains pontifes ont attaché des indulgences, 1857 SJ L 20/7