La collection jésuite des Fontaines

La Collection jésuite des Fontaines a été déposée à la Bibliothèque municipale de Lyon pour 50 ans, suite à la décision de la Compagnie de Jésus de fermer le Centre Culturel des Fontaines situé à Gouvieux, près de Chantilly (nord de Paris). Elle compte 500000 documents.

La peste, un mot et divers usages

Miroir de nos peurs, imagerie du contrôle des populations dans l’histoire, ou encore métaphore littéraire ou politique, la peste interroge notre présent à la lumière de ses nombreuses pandémies passées. La collection patrimoniale des Fontaines présente quelques ouvrages à ce propos et ouvre à la réflexion.

Si jusqu’à l’ère chrétienne une quarantaine d’épidémies sont mentionnées aussi bien dans la Bible que dans L’Iliade et l’Odyssée, cette appellation s’est avérée désigner en fait et bien souvent d’autres fléaux, à l’instar du typhus appelé « peste » sous la plume de Thucydide (460 ?-0395 ? av. J.-C). La première véritable épidémie identifiable de peste bubonique humaine en occident serait celle dite de Justinien, affectant l’Europe et la méditerranée à compter de 541, et évoquée par Grégoire de Tours (538-594) dans son Histoire des Francs sous le nom de « maladie de l’aine » (clades inguinaria).
La pandémie à laquelle est communément associé le vocable de « peste », demeure la grande peste noire du Moyen-Âge, qui décima d’un quart à la moitié de la population entre 1346 et 1353, se continuant de manière endémique durant les trois siècles suivants (songeons par exemple ici à l’épisode lyonnais de 1628).
Mais il faut attendre Alexandre Yersin (1863-1943), découvreur du bacille de la peste durant la pandémie née d’un vieux foyer chinois, à Yunnan, à la toute fin du XIXe, ainsi que le biologiste Paul-Louis Simond (1848-1957) qui démontra peu après sa transmission par la puce, pour que la peste soit qualifiée scientifiquement.

Les Philistins frappés par la peste
Les Philistins frappés par la peste par Picart, Etienne, 1631-1721
Poussin, Nicolas, 1594-1665
Bibliothèque municipale de Lyon (F17PIC005139)

Nonobstant cette caractérisation biologique et médicale, le terme fut aussi repris à des fins analogiques, que ce soit dans des textes littéraires tel le Journal de l’Année de la peste (1722) de Daniel Defoe (1660-1731), qui n’est point exempte d’une portée métaphorique, ou, de manière plus saillante et explicite, le deuxième roman d’Albert Camus (1913-1960), La Peste (1947), à propos duquel l’auteur affirme dès 1942 dans ses carnets : « Je veux exprimer au moyen de la peste l’étouffement dont nous avons souffert et l’atmosphère de menace et d’exil dans laquelle nous avons vécu. » Jack London (1876-1916) s’inspira quant à lui du fléau pour écrire un récit post-apocalyptique, La peste écarlate (1912), occasion pour lui de dépeindre notre condition humaine. Le vocable de « peste » fit aussi l’objet d’un usage politique pour dénoncer le péril ennemi et la contagion irrépressible de ses idées, en particulier durant la montée des fascismes en Europe, comme l’illustre l’ouvrage exposé de Daniel Guérin (1904-1988). Un autre usage politique et analogique de ce mot consiste à renvoyer à l’invasion d’un mal érodant les fondations morales et culturelles d’une société : ainsi en va-t-il du livre présenté de Pierre Chaunu (1923-2009) et Georges Suffert (1927-1912).
Enfin, en écho à notre temps, Michel Foucault (1926-1984) dans son cours de 1974-1975 sur Les Anormaux discerne deux rêves distincts que susciterait la peste : celui qui portraiture ce rapport prégnant à la mort comme un moment d’inversion carnavalesque des rôles, où hiérarchies et séparations s’effacent devant l’imminence de la fin, dans un geste d’affranchissement ; le second dressant la scène d’une surveillance absolue des corps, qu’elle soit spatiale ou temporelle, pouvant compter sur un consentement né de la peur.


Ouvrages présentés

  • J. London, La peste écarlate, 1992
    SJ BE 919/51
  • D. Guérin, La peste brune a passé par là..., 1945
    SJ IG 153/126
  • P.Chaunu, La peste blanche, 1976
    SJ ID 101/448
  • J.-B. Bertrand , Relation historique de tout ce qui s’est passé à Marseille pendant la dernière peste , 1723
    SJ AD 605/1
  • A. Camus, La peste, 1947
    SJ B 689/6
  • B. Bennassar, Recherches sur les grandes épidémies dans le nord de l’Espagne à la fin du XVIe siècle, 1969
    SJ TS 667/4
  • C.-H. Millevoye, Belzunce, ou La peste de Marseille , 1808
    SJ B 452/13
  • Deux chrétiennes pendant la peste de 1720 , 1874
    SJ V 613/117

Sylvain Chomienne
bibliothécaire