La collection jésuite des Fontaines

La Collection jésuite des Fontaines a été déposée à la Bibliothèque municipale de Lyon pour 50 ans, suite à la décision de la Compagnie de Jésus de fermer le Centre Culturel des Fontaines situé à Gouvieux, près de Chantilly (nord de Paris). Elle compte 500000 documents.

La Terre, jardin planétaire

Le jardin est une notion qui remonte à l’aube de la civilisation. Sans doute la sédentarisation des premiers peuplements a contribué à l’émergence de cette pensée de la nature maîtrisée. Cette dernière ne se conçoit très vite que comme jardin. Dans un large panorama, la vitrine de la collection des Fontaines présente les points saillants sur cette question.

  • Origines
    Un bref rappel étymologique permettra de situer le sujet du propos. Éden a tout d’abord désigné la terre non cultivée. En sumérien, edin signifie plaine, steppe. Dans la Bible, (Genèse, chapitre 2, versets 10-14) Éden est le nom d’une région à la source de 4 fleuves (dont le Tigre et l’Euphrate), lieu où Dieu a créé le premier homme, Adam.
    La confusion linguistique très ancienne entre Éden comme lieu géographique et le jardin d’Éden conduit à un glissement sémantique où Éden devient un jardin de délices d’une fécondité merveilleuse. Par opposition au désert, lieu primitif aride et stérile, le jardin d’Éden est synonyme de jardin de Dieu, élément essentiel du mythe fondateur de la Création.
Ms 5135, f. 5v - Missel (fragments) ((Bibliothèque municipale de Lyon)
Mois de juin : jeune homme cueillant des fruits

L’évocation du paradis terrestre sous la forme d’un jardin merveilleux se développe au cours des siècles, depuis l’histoire de Babylone au VIe s. av. J.C. (où le mot persan pairi-daeza signifie verger entouré d’un mur, parc) puis dans la Torah, sous la forme de pardès, qui donne le mot paradis.
L’image poétique de la création divine qu’est l’Éden, ou jardin paradisiaque, fleurit dans la littérature antique et dans les religions messianiques telles que le judaïsme, le christianisme et l’islam pour transmettre ce concept de jardin où règnent la félicité suprême et la paix idyllique.
Dans les mythologies anciennes (Babylone, Arcadie, les Hespérides), on retrouve fréquemment ce concept de jardin merveilleux et luxuriant, apportant l’eau bienfaitrice, fontaine de vie et une nature opulente.
La littérature antique fournit de nombreux exemples où l’imaginaire du jardin est employé. Ainsi, Virgile, dans les Bucoliques, magnifie l’image du jardin idéal sous la forme du jardin clos, qui symbolise la poésie, inspiration sacrée nimbée de mystère.

Métamorphose d’Ovide figurée (Bernard Salomon, dess.) (BnF, Res p Yc 1270)

De même, Ovide, dans le livre XIV des Métamorphoses, mêle jardin et féminin, comme des lieux de protection, nourricier, renvoyant aux origines de l’hortus romain, jardin clos organisé par la maîtresse de maison. Lieu féminin par excellence, le jardin protège de la violence des hommes et invite au repos et à la méditation.

L’identité de lieu fermé, d’espace clos se retrouve encore dans la symbolique du cloître médiéval. Dans l’art chrétien, le cloître est carré, forme géométrique évoquant l’Homme dans ses 4 dimensions : corporelle, intellectuelle, spirituelle et relationnelle ; c’est également l’incarnation du monde éclairé par la sagesse divine ou encore les 4 évangélistes, les 4 points cardinaux.
Le jardin abrité dans le cloître figure la vie originelle d’avant le péché et invite le croyant à entrer en contact avec le divin. Il est également source de remèdes et les jardins de simples en sont l’illustration. Une très belle exposition à Saint-Antoine l’Abbaye retrace l’évolution de ces savoirs millénaires à travers un lieu privilégié et une histoire richement documentée.

Oeuvres complètes, par Sa’di Al-Shirazi, 1193-1292 ? (BmL, Ms 1693)
Ms 1693, f. 275v-276

Le jardin oriental descend des jardins perses, sumériens ou babyloniens. Il est clos de murs, et représente la nature sublimée par une architecture savante, subtile et organisée. C’est un lieu de rafraîchissement, de lumière et de paix, une oasis de palmes au milieu du désert. La sourate 55 du Coran décrit des jardins magnifiques promis aux justes. On trouve des exemples architecturaux de la magnificence de ces jardins à l’Alhambra, Marrakech ou Ispahan.

Trait d’union entre nature et culture, le jardin traditionnel chinois met en continuité le paysage qui l’entoure et la construction faite par l’homme. Il y est ici fait référence à la communion fusionnelle du ciel et de l’homme, forme de spiritualité sublimant le paysage au cosmos. Le jardin de la Clarté parfaite de l’ancien palais d’été des empereurs Qing est une représentation inégalée de ce concept.

Dès le début du christianisme, la nature est une source d’admiration pour de nombreux religieux, tels les Pères du désert anachorètes (Antoine le Grand, Cyrille d’Alexandrie ou Saint François d’Assise), qui en font la base de leur lien spirituel à Dieu. Dans le Cantique du Soleil, Saint François d’Assise chante la communion entre l’homme et la nature. Très semblable à l’animisme des peuples premiers, cette prière se distingue par son rapport au sacré avec le Dieu unique. Pour Saint François, le jardin n’est pas un cloître mais fait partie intrinsèque de la société et de la création au sens biblique. Le monde est le jardin de Dieu, lieu de rencontre où se mêlent le profane et le sacré.

  • Et aujourd’hui ?
    On retrouve dans l’encyclique Laudato si le souci environnemental du Pape François qui rappelle le respect et la protection que tout être humain doit à son environnement, justifié par la présence immanente de Dieu dans la nature. Double filiation du Pape à saint François d’Assise, symbolisée par l’emprunt du nom et par le titre de l’encyclique faisant référence à la prière de saint François.

Pourtant, les trois religions monothéistes entretiennent un rapport ambigu avec la nature, tour à tour sublimée et dominée par l’homme. La notion de Paradis promis aux croyants sous la forme d’un jardin de délices est profondément ancrée dans nos inconscients culturels. Le cloître médiéval est un jardin clos, un hortus conclusus, complètement domestiqué et initiant l’idée de la supériorité de l’humain sur les autres vivants.

Breviari d’amor, Mariage d’Adam et Eve au Paradis terrestre par Matfre Ermengaud, actif au 13e siècle (Bibliothèque municipale de Lyon, Ms 1351, f. 180)

On trouve dans le texte de la Genèse, commun au christianisme et au judaïsme, cette position de l’homme par rapport au monde : « Puis Dieu dit : Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre, et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre. » (Genèse chapitre 1, versets 26) et « Dieu les bénit, et Dieu leur dit : Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre, et l’assujettissez ; et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout animal qui se meut sur la terre. » (Genèse chapitre 1 verset 28).

Pourtant, certains aspects du fait religieux se distinguent par un souci éthique de respect de la nature. On en trouve une manifestation par exemple dans le soufisme avec la fondation méditerranéenne du développement durable Djanatu Al-Arif (littéralement « jardin du connaissant ») en Algérie. Ou encore dans l’Islam, l’idée même de jardin est étroitement liée à celle de la mosquée. De même, le principe édicté par le prophète Mahomet énonce que toute forme d’être est vivant, doté d’une conscience, que ce soit le monde animal, végétal ou minéral. Enfin, l’Église catholique affiche une préoccupation croissante pour l’écologie et en fait un sujet de réflexion et de préoccupation majeure.

Au XIXe siècle, John Muir est l’instigateur aux Etats-Unis de la pensée naturaliste et l’initiateur des grands parcs nationaux américains. Il considère la préservation de la nature sauvage comme un principe fondateur de notre société ainsi qu’une nécessité pour la vie sur Terre. Il participe de ce mouvement de retour à la vie sauvage, dont Henry David Thoreau est une figure emblématique du XIXe siècle aux Etats-Unis, au même titre qu’Aldo Leopold à la charnière du XIXe et du XXe siècle.

Baptiste Morizot dans Manières d’être vivant, confronte le lecteur à l’image judéo-chrétienne d’un monde peuplé de créatures assujetties à une espèce dominante, l’homme, qui pille les ressources, les éco-systèmes, violente les autres vivants parce qu’enfermé dans son rapport utilitaire à la nature. Il appelle à retrouver la conscience du rapport humble de l’homme au monde qui l’entoure, dans lequel il co-existe avec le vivant.

Notre civilisation structure notre rapport au monde, organise la pensée commune sur la contradiction des termes Nature/Culture et justifie la violence exercée envers la Terre. De nombreux mouvements de pensée dont la philosophie contemporaine se sont saisis de cette question du lien au vivant et renouent le dialogue interrompu par une longue tradition cartésienne qui conçoit la nature sous l’angle productiviste.
Au-delà du discours religieux, politique, philosophique ou scientifique, il est urgent de redonner sa place au jardin-Éden-Terre pour sauver le vivant dont l’humain fait partie intégrante et de déconstruire le schéma de pensée utilitariste.

D’Hildegarde von Bingen à Mircea Eliade, l’idée de jardin recouvre de multiples facettes, puise dans des registres aussi éloignés que l’esthétique, la religion ou l’anthropologie et déploie par là-même la richesse de ses significations. Nous sommes porteurs, générations après générations, de ces héritages culturels et nous les transmettons à notre tour, façonnant la pensée universelle. Alors, avec Candide, nous conclurons que pour être heureux, « il faut cultiver notre jardin », en prenant soin de la Terre.

Bibliographie

  • Raymonde de Gans, Pompéï, SK AK 177/106

Emmanuelle GAYRAL
Bibliothécaire chargée de la collection jésuite des Fontaines