La collection jésuite des Fontaines

La Collection jésuite des Fontaines a été déposée à la Bibliothèque municipale de Lyon pour 50 ans, suite à la décision de la Compagnie de Jésus de fermer le Centre Culturel des Fontaines situé à Gouvieux, près de Chantilly (nord de Paris). Elle compte 500000 documents.

Les animaux et les religions

La relation de l’homme aux autres vivants ne laisse pas d’interroger aujourd’hui, y compris du point de vue religieux. Si les textes des trois monothéismes sont ambivalents, nuancés et ménagent plusieurs interprétations, la réalité historique et pratique du rapport de ces religions au vivant évolua avec les époques, les aspects culturels, sociaux et politiques des sociétés humaines. Dénuées d’un Dieu unique et créateur, les religions chinoises et amérindiennes témoignent quant à elles et dans leur histoire d’une place singulière accordée aux bêtes, non sans qu’il y ait là aussi une évolution des pratiques et des conceptions dans le temps. La vitrine des Fontaines sur ce thème présente quelques ouvrages et propose un tour d’horizon.

Christianisme, islam et judaïsme

Les trois religions monothéistes reposent sur des textes dont le propos à l’égard des animaux est nuancé, ambivalent et l’objet d’interprétations qui varient au gré de l’histoire, des influences humaines diverses et de l’évolution des sociétés. Aussi le christianisme, influencé très tôt par la pensée grecque platonicienne, a longtemps entériné voire creusé la séparation entre l’homme et l’animal, alors que des textes comme la Genèse, les Psaumes ou les Prophètes, nourrissent une considération plus englobante sur les autres créatures. Et si la cosmologie du salut orthodoxe, l’abstinence de la viande dans le monachisme ou encore le rôle édifiant des animaux dans l’histoire sainte ou scripturaire indiquent une certaine éthique chrétienne à l’endroit des bêtes, il fallut attendre le développement d’un égard chrétien pour l’animal parmi des minorités protestantes anglaises du XVIIIe siècle, influencées par les philosophies sensualistes, pour que s’amorce, lentement, une autre considération de ces êtres.

L’entrée des animaux dans l’arche de Noé
par Castiglione, Giovanni Benedetto, 1609 ?-1670 ? ; Bibliothèque municipale de Lyon (I17CAS003764)

S’il y eut des figures pionnières au cours du XXe siècle, tels en France le protestant Théodore Monod (1902-2000) et le catholique Jean Bastaire (1927-2013), c’est dans les années 1990 que se fit jour une véritable théologie animale, sous l’impulsion notamment du prêtre anglican Andrew Linzey, et depuis une dizaine d’années que l’Eglise catholique, sous l’égide du pape François, opère un infléchissement de sa conception de la création vers ce que l’on pourrait appeler une écologie chrétienne. Enfin, la cosmologie du salut orthodoxe affirme très tôt que l’animal a pris injustement une lourde part du fardeau humain, et que le salut le concerne sans hésitation. Des vies des Pères du désert prônant une paisible familiarité avec les animaux, au philosophe Nicolas Berdiaev (1874-1948) soutenant la participation religieuse des bêtes, la disponibilité théologique orthodoxe en faveur des animaux est manifeste, bien que l’application d’une éthique en découlant demeure le lot marginal d’ermites et d’ascètes

Le Coran et les Hadîths comprennent pour leur part une multitude de mentions animalières. La communauté dans la louange des bêtes et des hommes se conjugue avec une croyance en la métamorphose, à l’instar des djinns ou du retour des âmes sous l’aspect d’oiseaux dans les Mille et une nuits. Des animaux réels sont vénérés, comme le chameau portant le palanquin égyptien à La Mecque durant la période mamelouke. Les bêtes, tout comme dans le christianisme, jouent aussi un rôle édificateur auprès des fidèles. Mais avec le temps s’est érodée l’idée d’une communauté des créatures, sous les coups notamment d’une littérature juridique portant sur les animaux impurs et leurs interdits alimentaires. Longtemps minoritaire, la critique l’emporte avec le réformisme musulman né à la fin du XIXe siècle et se traduit par un certain désintérêt pour les animaux. Ainsi les liens avec les bêtes et avec Dieu évoqués par des versets coraniques se sont vus minorés, quand la tendance à multiplier les sacrifices alternerait avec celle à les délaisser (à l’instar du Maghreb des années 1940-1980). Quant au sacrifice à proprement parler, plusieurs interprétations s’opposent, certains pensant le sacrifice comme rite indépassable et mode d’abattage le moins douloureux, quand d’autres insistent sur le fait que le sacrifice admet des abattages entrepris autrement, qu’il n’est pas une fin en soi, pas un culte ni un rite en soi, tendance incarnée notamment par Basheer Masri (1914-1992).

A l’avenant des deux autres religions, le judaïsme changea au fil de l’histoire et ne présente guère de visage uniforme. D’une façon générale la continuité l’emporte aujourd’hui à propos des sacrifices. Si dans la Torah certains textes évoquent l’idée d’une proximité des hommes et des bêtes, d’autres mettent en exergue l’utilisation religieuse des animaux, comme modèles édifiants. Toutefois, le Talmud et les commentaires ultérieurs semblent pour leur part accentuer l’idée d’une supériorité humaine et d’une domination matérielle, soutenant un anthropocentrisme qui minore les préceptes bibliques sur le respect du bétail. La manière ritualisée d’abattre ne paraît pas toutefois avoir été respectée uniformément ni par l’ensemble des juifs : ceux éloignés du Talmud ont pu la négliger, ainsi que les non-pratiquants et les réformés à partir du XIXe siècle, recourant à l’abattage courant, non casher. Ce qui ne fut pas, et ne va pas encore, sans débats entre juifs depuis le XXe. Selon les tendances, entre réformées, conservatrices et orthodoxes, la manière rituelle d’abattre a pu ou pas évoluer. La majorité refuse néanmoins l’étourdissement préalable, pensant qu’il faut des animaux sans défaut préalable. Enfin, certaines pratiques violentes se trouvent rejetées, comme depuis longtemps la chasse, la castration, ou plus récemment la corrida jugée souffrance inutile en 2003 par l’ex-Grand Rabbin d’Israël.

[Le combat des hommes et des animaux contre la Mort et le Temps]
par Bolswert, Boetius Adams, 1580 ?-1633 ; Bibliothèque municipale de Lyon (N17BOL005261) ; autre titre : [La mort tuant la population]

Religions amérindiennes et croyances chinoises

Les religions amérindiennes sont marquées par une forte obligation de réciprocité entre les mondes et les êtres qui ne cessent de communiquer les uns aux autres. Les animaux y assurent un rôle religieux cardinal, sous la forme d’une aide pour que les hommes entretiennent leur liaison avec le monde invisible. Si des histoires mythologico-religieuses, en écho avec celles européennes antiques, évoquent des unions d’humains et d’animaux, ces derniers sont aussi des intercesseurs bien vivants entre les deux mondes : ainsi en va-t-il des serpents parmi les tribus sédentaires et agricoles du Sud-Ouest de l’Amérique du Nord, quand les Iroquois du Nord recourent à un chien blanc. Les bêtes sont encore plus au centre de la réciprocité des mondes dans les populations de chasseurs, de pêcheurs, tributaires d’une prise régulière pour survivre. Si la conquête européenne provoqua l’oblitération progressive du respect religieux des animaux ainsi que la conception amérindienne des deux mondes, l’on assiste depuis la seconde moitié du XXe siècle à une recréation identitaire amérindienne où se retrouve l’importance culturelle des animaux.

Les auteurs des premiers textes des principales religions chinoises, environ un demi-millénaire avant notre ère, s’intéressent à la place de l’homme et à son rôle dans une bipolarité générale. Cette continuité de la nature et des êtres s’accompagne cependant d’une gradation des sentiments et de la connaissance de l’animal à l’homme : ce dernier se voit ainsi érigé en axe du monde. Cet apanage est entériné par le taoïsme des Ve-IIIe siècles avant notre ère, et porté par Confucius et ses disciples qui éloignent l’homme aussi bien des dieux que des animaux, jugés dénués de raison. Si se développe ainsi un désintérêt pour les choses matérielles et le corps humain, les animaux mythiques, fruits de l’imaginaire, peuplent pour leur part les textes et toiles à partir de l’empire, exprimant pensées et symboles. Quant au bouddhisme, implanté en Chine à partir des IIe et IIIe siècles de notre ère, il fonde une autre perception du monde animal au travers d’une croyance en la métempsycose : l’âme migre de vie en vie et de mort en mort, de l’animal à l’homme, et au rebours en cas de mauvaise conduite humaine, pour accéder un jour à une forme humaine supérieure permettant d’entrer au nirvana. Le bouddhisme affermit l’idée d’un principe unitaire et d’une continuité des créatures, induisant une solidarité entre les êtres : le végétarisme apparaît dans ce cadre une nécessité à propos de tous les animaux, bien qu’il ne soit pratiqué ainsi dans la réalité que par les moines et les bouddhistes les plus rigoureux.
Les spiritualités, morales et cosmologies traditionnelles se virent cependant critiquées par divers courants à partir de la fin du XIXe siècle, au nom d’une supposée supériorité idéologique occidentale marquée par la science, le progrès et le régime carné, qu’il s’agissait d’adopter. La gradation des vies dans les croyances chinoises a pu venir justifier des formes de grande brutalisation des bêtes dans un contexte d’industrialisation à marche forcée à partir des années 1960. L’on voit toutefois émerger un renouveau du confucianisme et du bouddhisme qui accompagne la transformation récente de la Chine, et au nom duquel s’affirme ça et là un végétarisme choisi, répandu en particulier à Taïwan.


Ouvrages présentés

  • M. Oulié, Les animaux dans la peinture de la Crète préhellénique, 1926
    SJ TS 426/52
  • E. Bersot, Mesmer, le magnétisme animal, les tables tournantes
    et les esprits
    ,
    1879
    SJ R 319/19
  • D. Lavallée, Les représentations animales dans la céramique Mochica, 1970
    SJ TS 670/33
  • É. Baratay, L’Église et l’animal : France, XVIIe-XXe siècle , 1996
    SJ H 211/64
  • A. Schnapp-Gourbeillon, Lions, héros, masques : les représentations de l’animal chez Homère , 1981
    SJ X 129/118
  • N. Bel-Haj Mahmoud, La psychologie des animaux chez les Arabes, 1981
    SJ TS 672/126
  • H. de Bingen, Le Livre des subtilités des créatures divines : physique. Tome II , 1989
    SJ A 402/785
  • Essai sur les hiéroglyphes des Egyptiens…Tome I , 1744
    SJ AK 193/12
  • L.-M. Sinistrari, De la démonialité et des animaux incubes et succubes , 1882
    SJ ZOV 409
  • F. Hamel, Les animaux humains : loups-garous et autres
    métamorphoses
    , 1972
    SJ R 312/21

Sylvain Chomienne
bibliothécaire