La documentation régionale

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La mode à Lyon au tournant du XIXe siècle

Philipp Jonke, ancien élève de l’École normale supérieure de Lyon, agrégé d’allemand, doctorant en études germaniques, a intégré la Bibliothèque de Lyon comme chargé de recherches documentaires en 2015. Sa thèse porte sur la mode en Allemagne (1880-1990), en regard de la mode en France.
A la Documentation régionale, il œuvre à la valorisation de la presse lyonnaise, en lien avec le sujet de sa thèse. Voici quelques éléments de ses recherches en cours.

L’association de la mode française aux créations et maisons parisiennes caractérise déjà les textes des journaux de mode et magazines féminins au tournant du XIXe siècle. Ils évoquent par exemple les dernières créations de Paul Poiret ou Jeanne Paquin. Les grandes enseignes comme le Printemps ou le Bon marché deviennent les lieux où l’on peut acheter les vêtements à la mode. Cette omniprésence de Paris cache cependant que la mode se vit également dans la ville qu’on habite, guide les achats et choix vestimentaires au quotidien. Se pose alors la question de savoir comment la presse régionale présente la mode dans une ville, dans ce cas à Lyon. La tradition textile de Lyon, ses lieux de sociabilité et ses grandes personnalités donnent une forme particulière à la mode dans la presse lyonnaise.

Le Progrès illustré n° 261, p. 4

Que signifie alors « être à la mode » à Lyon ? Par quels moyens connaît-on les dernières tendances ? Pour retracer la façon dont la mode est vécue à Lyon, on peut chercher des informations dans la presse régionale. Au fil des pages de quotidiens, d’hebdomadaires, de journaux illustrés, féminins ou satiriques, les habitudes des Lyonnais et Lyonnaises sont mises au jour. À l’image d’une illustration extraite du Progrès illustré, on peut ainsi reconstituer « la journée d’une Lyonnaise » (Numelyo, Le Progrès illustré, n° 261, p. 4-5 ) et décrire les acteurs, les lieux et les temps forts de la mode.

Le Progrès illustré n° 261, p. 5

Quelques lignes directrices guident cette recherche en cours sur la mode à Lyon : le lien établi entre Paris et Lyon dans la presse régionale témoigne de l’influence forte de la capitale sur Lyon. En revanche, les magasins recommandés, les comptes-rendus de rencontres mondaines et la description des grands bals témoignent de la spécificité de la mode à Lyon. La société lyonnaise elle-même reconnaît en certaines personnes des faiseurs de goût. Enfin, le rappel du patrimoine lyonnais montre le lien intime entre la mode à Lyon et la tradition textile.

Paris-Lyon : Si Paris s’impose comme la capitale de la mode au tournant du XIXe siècle, le regard porté par les Lyonnais et Lyonnaises sur la capitale est ambigu. Le Progrès illustré fait référence aux toilettes des grandes actrices parisiennes et évoque les tenues aux premières des théâtres parisiens. Parallèlement, des comptes-rendus des premières théâtrales lyonnaises, les esquisses de tenues des actrices lyonnaises viennent compléter ces renvois à Paris (Numelyo, Le Progrès illustré, n° 63, p. 4 ). Du point de vue du commerce à Lyon, les modèles parisiens constituent un argument de vente majeur. La succursale du Printemps à Lyon renvoie également au Printemps de Paris et à son catalogue. Ce premier constat demande donc à mettre en avant le caractère ambigu de la mode dans Lyon.

Les lieux et les occasions de la mode à Lyon : Les journaux de la presse régionale servent aussi comme un guide à travers la ville. Ils renseignent sur les magasins proches et sur les grandes occasions du « Tout-Lyon ». Les nombreuses réclames de magasins à Lyon constituent un point de départ pour la reconstitution des comportements d’achat en matière de mode dans la ville elle-même. Le Tailleur pauvre, les magasins À la Parisienne, les Deux Passages sont autant de magasins dans la ville qui permettent de voir ou d’acheter les dernières modes (Numelyo, Progrès illustré, n° 309, p. 8 : « A la fabrique des modes » ). Si l’on ne souhaite pas acheter le vêtement, on peut quand même aller voir les dernières nouveautés ; les magasins y incitent même. Ces commerces sont associés à la ville à travers les pages des « industries lyonnaises » du Progrès illustré.

Le Progrès illustré n° 309, p. 8

Les rubriques et les comptes-rendus dans la presse renvoient également aux lieux principaux de sociabilité de la ville. Le Tout-Lyon recense les mariages et salons en accentuant les tenues portées par les invités. Il renvoie par là à l’importance du vêtement lors des événements mondains. Les premières de théâtre sont décrites comme un moment fort de la société lyonnaise où il faut se présenter avec des tenues à la mode. Les concerts Bellecour donnent aussi lieu à des rapports sur les vêtements aperçus.

L’évènement majeur de ces rencontres est le concours hippique de Lyon. Les descriptions détaillées des tenues au concours hippique (Numelyon, Lyon s’amuse, n°29, p. 1 ) montrent un intérêt plus grand pour le concours hippique lyonnais que pour les courses parisiennes. Il sert également à lancer les nouvelles modes mais cette fois à un niveau local où les mondaines se connaissent entre elles.
On établit ainsi le contexte dans lequel les dernières modes sont vues, retenues voire imitées. À cet égard, les bals lyonnais prennent sans doute une place majeure pour la mode de la ville. Le bal de la Préfecture et le bal des étudiants (Numelyo, Progrès illustré, n° 117, p. 0 ) sont deux grandes occasions pour se montrer. L’attention portée à la tenue de Mme Alapetite, femme du préfet et organisatrice du bal de la Préfecture, renvoie à l’intérêt pour les modes des grandes personnalités de la ville. Les bals, la villégiature et les autres grandes occasions rythment la vie lyonnaise et les changements de costumes.

Le Progrès illustré n°63, p.4

Personnes connues : Après les lieux, les commerces et les événements lyonnais, ce sont les personnalités connues qui permettent de décrire la mode à Lyon. Si l’arrivée de Sarah Bernhadt de Paris est toujours célébrée comme un grand moment pour lequel il faut se parer, ce sont surtout les femmes lyonnaises qui renvoient à la mode. Les mariages et salons déjà évoqués mettent les femmes du monde en avant. En regardant la presse satirique de Lyon, en premier lieu La Bavarde (Numelyo, La petite bavarde illustrée, n° 2, p. 0 ), un autre profil de femme semble également dominer la mode à Lyon : la demi-mondaine. En donnant des noms de code, les rédacteurs de La Bavarde se protègent de conséquences judiciaires mais renvoient également sans cesse à des femmes connues publiquement.

Patrimoine et mode : Enfin, certains journaux renvoient à la tradition lyonnaise, en particulier à la tradition des canuts. Comme l’évoque le Progrès illustré, on pense également à la production vestimentaire à Lyon. Ainsi, un article rappelle : « Les élégantes dames qui s’arrêtent éblouies devant les riches et chatoyantes étoffes savamment étalées dans les grands magasins de nouveautés, se doutent-elles de la patience et du talent de l’ouvrier qui les a tissées ; se font-elles une idée bien exacte de cette merveilleuse industrie, vieille de plusieurs siècles, et dont Lyon est si justement fier ? C’est à elles, à nos charmantes lectrices que cette étude est dédiée » (Progrès illustré, n° 213, p. 8).

Par le croisement des informations disséminées dans la presse régionale, il sera possible d’esquisser une histoire de la mode à Lyon autour de 1900 qui retrace tout le circuit du vêtement à la mode de sa production, sa commercialisation, son acquisition jusqu’à sa présentation lors de rencontres lyonnaises.