La documentation régionale

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Les chroniques du silo

Episode 1 : Comment il fut construit

Depuis l’été 2016, les magasins de la Bibliothèque de la Part-Dieu - le silo - sont fermés à la distribution le matin de 10 h à 13 h. Ce temps libéré est utilisé par les bibliothécaires pour préparer les collections qui vont être déplacées en 2018, étage par étage, afin que le bâtiment puisse être entièrement désamianté. Ces "chroniques" permettent de suivre le projet.

Henri Joly, conservateur en chef des Bibliothèques et Archives de la Ville de Lyon, se plaignait déjà en 1936 de l’exiguité des magasins de la Bibliothèque de Saint-Jean : Dans les magasins, les modernes rayons de métal laissent voir, alignées comme pour une parade, les vieilles collections de Conciles ou de Patristique, dans leur vêtement de maroquin grenat ou de veau clair, timbrées aux armes des archevêques de Lyon ou des grands bibliophiles d’autrefois.

Les magasins de la Bibliothèque de Saint-Jean en 1936

A côté d’eux, s’accumulent, en rangs de plus en plus pressés, des reliures plus sommaires, abritant des traités de littérature, de philosophie, de médecine ou de chimie et cette utile invasion pose le redoutable problème de l’avenir de la Bibliothèque. Elle est désormais prisonnière de son cadre, incomparable mais inextensible ; elle ne peut, en effet, s’agrandir, ni en hauteur, ni en largeur, ni en longueur et avant vingt ans, elle n’aura plus de place pour loger les livres nouveaux, non plus que les lecteurs, dont le nombre annuel a passé de 53 000 pour 1923 à 80 000 en 1934 !

Les magasins de Saint-Jean, avaient cependant constitué en 1912 un énorme progrès par rapport à ceux de l’ancien Collège de la Trinité, trop étroits, laissant généreusement entrer la pluie et les intempéries, le chauffage et l’éclairage défectueux...
Voici qu’en 1962, Lyon prend conscience que la Bibliothèque de Saint-Jean, tête du réseau des bibliothèques lyonnaises, est ne répond plus aux besoins de sa population. En effet, Saint-Jean accueille essentiellement des érudits locaux qui peinent même à trouver une place assise (2) : 275 places assises pour un millier d’entrées par jour ! Il n’existe par ailleurs aucune offre de lecture publique digne de ce nom, même si Henry Joly considérait la Bibliothèque de Saint-Jean non pas comme un "musée du livre" mais aussi comme un "foyer de culture". La Bibliothèque est alors dirigée par Henri-Jean Martin, jeune conservateur dynamique, qui a commencé sa carrière à la Bibliothèque nationale et l’a poursuivie au CNRS.

La salle de lecture de St-Jean, en 1967 (3)

Henri-Jean Martin élabore un projet qui reçoit le soutien de la Direction des Bibliothèques de Lecture Publique – ancêtre de la Direction du Livre et de la Lecture – et séduit la ville de Lyon, dont le maire est alors Louis Pradel.

Ce programme de service de lecture publique s’établirait à partir de quatre grands axes : les besoins de la population lyonnaise « dans son ensemble », avec par conséquent la prise en considération, dans le public potentiel, des non-lecteurs ; les besoin de la population ouvrière, « d’usines ou d’ateliers » ; des besoins de loisirs des jeunes (enfants et adolescents) ; de la nécessité d’un lieu de travail pour les élèves des établissements supérieurs, muni de la documentation adéquate. (2)

Le blues du Conservateur ? (3)

Le choix des terrains de la Part-Dieu fait consensus. Charles Delfante, architecte-urbaniste du nouveau quartier pose la condition d’une tour-silo, faisant office de magasin : elle s’intégrerait au mieux à l’architecture avant-gardiste du nouveau quartier et pourrait accueillir les collections patrimoniales de Saint-Jean. Celles-ci sont alors estimées très importantes, avec 750 000 imprimés, 1 millier d’incunables, 10 000 manuscrits, 10 000 estampes. En 1965, on connait enfin l’équipe d’architectes, à la tête de laquelle est nommé Jacques Perrin-Fayolle, qui vient de construire sur le nouveau campus universitaire de la Doua une grande bibliothèque, modèle de modernité.

Quartier de la Part-Dieu, 1967
Premiers coups de pioche
G. Vermard

Le projet commence à ressembler à ce qu’Henri-Jean Martin avait rêvé :

Si cette période est mouvementée et peu confortable pour le conservateur de la bibliothèque de Lyon, elle représente néanmoins la validation et la confirmation détaillées et définitives des formes et ambitions de son projet. D’une part la bibliothèque couchée sur les plans, grâce au silo notamment, correspond bien à ce que Jacqueline Gascuel appelle les « partis architecturaux modernes voire hardis » qui touchent les constructions de bibliothèques à la fin la fin des années 1960. Le magasin-silo est vu comme un « instrument de conservation du savoir » devant faire partie intégrante de la bibliothèque moderne, au même titre que les outils de la lecture publique et les facilités offertes par les bibliothèques d’études. La symbolique de la tour-silo est double : celle de place forte du savoir ; celle de la modernité architecturale, du gigantisme s’imposant comme norme dans le néo-quartier de la Part-Dieu. (2)

Mais Henri-Jean Martin ne dirigera jamais sa très grande bibliothèque : en 1971, il décide de quitter Lyon, remplacé par Jean-Louis Rocher, directeur de la bibliothèque universitaire du campus de la Doua depuis 1964.

Première organisation des espaces.

La nouvelle bibliothèque de Lyon est gigantesque. Les salles de lecture, représentant un total de 6000 m², réparties autour d’une sorte de rue intérieure qui chemine verticalement, sont vouées à des usages bien définis de publics-cibles : un secteur jeunesse en rez-de-jardin (1975) ; un rez-de-chaussée et un premier niveau offerts au grand public, avec une salle de prêt, une salle d’information générale, une discothèque (1975). Puis, au deuxième étage, deux salles d’étude et de consultation sur place pour public studieux et averti, l’une dédiée aux lettres et aux arts et l’autre à l’économie et au droit ; au troisième étage, une salle de référence, accueillant les meubles-fichiers du catalogue et une salle pour la documentation régionale (1975) ; au 5e niveau, le fonds ancien, réservé aux « spécialistes ».

La Bibliohèque en 1973. René Lanaud.

Dans le silo de 12 000 m² sur 17 étages, une partie des collections sont peu ou prou rapprochées des salles où le lecteur en aura l’usage, pour optimiser les liaisons ; les salles sont donc alternes (4) de chaque côté du silo, chaque salle étant théoriquement desservie par deux étages du silo : la presse nationale aux niveaux 2 et 3, la presse régionale au niveau 4, les collections patrimoniales les plus précieuses aux niveaux 5, 6 et 7. Et elles ont toute la place qu’il leur faut et plus encore : la Ville communique sur 2 millions de volumes, le silo a été prévu pour 800 000 ouvrages, les collections patrimoniales de Saint-Jean, à l’issue d’un recomptage rigoureux, s’élèvent à (seulement) 350 000 !

Ce silo monumental est vide ! Mais c’est ce vide qui va attirer en presque 50 ans un foisonnment de nouvelles collections, jusqu’à dépasser ces deux millions qui faisaient rêver les lyonnais en 1972.

A suivre...

(1) Henry Joly. La Bibliothèque de la Ville de Lyon. In Lyon-Touriste, n°270, 1er trimestre 1936.
(2) Ange Aniesa. Construction et aménagement de la bibliothèque municipale Lyon Part-Dieu : 1963-1978.
(3) Reportage effectué par le photographe Georges Vermard sur la Bibliothèque de Saint-Jean en 1967
(4) Les organes d’une plante sont dits alternes lorsqu’ils sont insérés isolément et à des niveaux différents sur une tige ou un rameau. Les rosacées, par exemple, ont des feuilles alternes. L’inspiration de la nature chez Jacques Perrin-Fayolle est évidente, dans l’architecture de la Bibliothèque (bas-relief des soleils dans le hall, béton brut avec les veines des coffrages en bois très marquées...), mais sur de nombreux autres bâtiments sur le campus de la Doua (feuillages, animaux...).