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Point de vue sur l’histoire de la Maison du Fleuve Rhône (Givors)

Troisième épisode

Entretien avec Alain Pelosato, originaire de Lorraine. Tombé amoureux du Rhône, il revient sur ses années Fleuve.

AM : Monsieur Pelosato, quel a été votre parcours ?

AP : J’ai une formation d’ingénieur chimiste à l’INSA de Lyon, et j’ai travaillé trois ans comme enseignant dans le secondaire. J’ai été embauché ensuite par Camille Vallin, maire de Givors en septembre 1973, pour m’occuper d’une association des communes riveraines du fleuve Rhône qui défendait les problèmes d’écologie et d’environnement, association qu’il avait créée en 1971, deux ans auparavant. J’ai poursuivi la direction de cette association des communes riveraines de la frontière suisse jusqu’à la mer, impliquant toutes sortes d’actions sur le fleuve. Ce travail m’a permis, originaire de Lorraine, de m’intéresser au fleuve et d’observer, y compris lors de réunions avec les élus, toute cette tradition rhodanienne du fleuve, qui est passionnante.

Quand la Maison du Fleuve Rhône a été créée, j’étais adjoint (à partir de 1983). La Maison a été créée suite à l’achat par la commune de cet ensemble immobilier qui s’appelait la propriété Blanc Bruyas, une chapellerie. Pour Camille Vallin, qui était communiste, c’était un peu une revanche du communisme sur le capitalisme. Comme pour les Frères Lumière, il y avait une maison bourgeoise à côté de l’usine. Cette dernière n’existe plus, démolie il y a 10 ou 15 ans.
La chapellerie Blanc Bruyas, après démolition de l’usine (collection MDFR)

AM : La MDFR était donc au sein d’un projet global de Givors de valoriser la culture du Fleuve ?

AP : Oui, au départ, Jacky Vieux était directeur de l’action culturelle à la commune de Givors. Camille Vallin lui a confié ce très beau bâtiment pour en faire un établissement culturel. Un débat a eu lieu pour savoir de quelle culture on parlait et l’objectif de Jacky Vieux était au l’origine « l’art dans la ville ». Il a expérimenté ses théories – les siennes propres ou bien celles qu’il portait – à travers un certain nombre de réalisations artistiques dans la commune. Ces créations ont suscité de nombreuses discussions qui portaient aussi sur la Maison. La Maison - qui s’appelait Maison du Rhône et a changé de nom à la demande du Département, en raison du risque de confusion - portait donc à l’origine ces deux thématiques de l’art et du Fleuve. Le volet art était très intéressant et suscitait de nombreuses controverses, comme souvent avec l’art moderne.

AM : Concrètement, quelles ont été les réalisations de la Maison dans cette thématique de l’art dans la ville ?

AP : Il y eut cette œuvre monumentale de Patrick Raynaud (1) en 1988. Cet artiste produisait des sculptures monumentales toujours penchées. Il a reproduit une arche du pont suspendu de Chasse à Givors qui en comprend deux.

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La sculpture penchait, avec un rocher posé au-dessus. La sculpture est toujours dans l’axe du pont de Chasse. La discussion a été assez violente. Selon l’artiste, cette œuvre évoquait la désindustrialisation de Givors, une structure en acier s’effondrant – destin funeste. Camille Vallin n’était pas d’accord et estimait que cette œuvre représentait Givors se redressant. Cette sculpture a coûté très cher, presque un million de francs. P. Raynaud avait un autre grand projet : à l’époque, la navigation avait beaucoup baissé et l’idée était de la relancer en réalisant une sculpture devant la gare d’eau, qui, à l’initiative de J. Vieux, est devenue une petite halte fluviale. Cette sculpture devait figurer des containers pour représenter le voyage. Elle n’a jamais été réalisée.

Une autre sculpture a été installée place Carnot dans le cadre de la Maison : un ensemble de plaques rondes en quinconce, une fontaine, pour représenter le Fleuve. Cette fontaine ne fonctionne plus aujourd’hui.

Il y a eu plusieurs expositions de cet artiste dans le jardin de la Maison. Jacky Vieux avait aussi fait venir un artiste pour une manifestation de rue sur le quai de la navigation, sur le thème du travailleur.

Ce volet artistique a été abandonné. Le volet Fleuve était une demande de Camille Vallin, à laquelle Jacky Vieux adhérait : Camille Vallin était à l’origine de cette association des communes riveraines du Rhône, dès 1971, qui a duré 30 ans et développé des actions importantes dans le domaine de l’écologie et de la défense du fleuve : l’Association pour la défense de la nature et pour la lutte contre les pollutions de la Vallée du Rhône. A partir de l’expérience de cette association, une association nationale avait été créée qui existe toujours : le Mouvement national de lutte pour l’environnement.

L’Association pour la défense de la nature fédérait 300 communes tout le long du Fleuve jusqu’à la Méditerranée, en trois parties : l’amont (présidée par le maire de Brégnier-Cordon, M. Mériaudeau) le centre présidé par Vallin (et dont j’ai été président sur la fin), et la partie sud présidée le maire de Port Saint Louis du Rhône, M. Vincent Porelli. Cette association avait vraiment du sens : on dit que Givors est le « pays des hommes forts », car les ouvriers travaillaient dur dans les ports, puis dans la sidérurgie, mais la tradition fluviale était très implantée à Givors.

AM : Y avait-il une dimension culture et mémoire dans l’association qui gérait la Maison du Fleuve Rhône ?

AP : Oui, il y avait de nombreux chercheurs, dont un doctorant qui a fait un mémoire d’anthropologie sur les relations entre les riverains et le fleuve. Ce chercheur proposait une réflexion proche de la théorie de la « troisième rive » sur le fleuve Amazone : les Amazoniens développait un imaginaire sur l’autre rive qu’ils ne voyaient pas. Ce chercheur a établi un parallèle avec les riverains du Rhône, car même s’ils voyaient l’autre rive, il était très difficile d’aller de l’autre côté. (2) Il y eut de nombreuses et belles expositions, qui ont permis aux nouveaux arrivés - la population s’est beaucoup renouvelée et ne connaissait pas ces traditions rhodaniennes - de comprendre Givors. Mais le sujet semble s’être épuisé et la Maison a peiné à renouveler ses thématiques. Et sur le plan universitaire, ethnologique, le sujet s’est peut-être épuisé également.

AM : L’Association de la défense de la nature a duré 30 ans. L’association Maison du Fleuve Rhône avait-elle des liens avec cette association citoyenne ?

AP : Non, l’Association de la défense de la Vallée du Rhône n’était pas vraiment partie prenante de ce projet Maison du Fleuve Rhône, sauf indirectement puisque le maire était à l’origine de l’Association et de la Maison.

AM : Quelles étaient les relations entre la mairie et la MDFR ?

AP : J’étais administrateur de la Maison, comme adjoint, j’ai représenté la commune, bien entendu présente par ailleurs au sein du conseil d’administration. Mais le président de l’association Maison du Fleuve Rhône était toujours un universitaire. Les sujets étaient tellement complexes pour le commun des Givordins qui ne s’y intéressait pas, ne fréquentait pas la Maison. La Maison n’a pas réussi à impliquer les Givordins. La mairie avait confiance et ne chapeautait pas le projet. Jacky Vieux était très attaqué sur les budgets qui étaient très élevés. Le coût de la Maison a été évalué au final à 4 M€ (achat, réfection, fonctionnement). Quand le nouveau maire, M. Passi a été élu, j’ai été chargé de négocier avec Jacky Vieux ses ambitions à la baisse, car le projet initial était encore plus important. Jacky Vieux faisait des rapports sur les milliers d’élèves qui passaient chaque année à la Maison, ce qui était vrai. Mais c’était une clientèle captive, tous les ans les mêmes élèves. La Maison n’a jamais été un projet populaire, ce qui est très curieux. Et pourtant la dernière exposition Idées Barges était magnifique. Finalement, il a fallu aller chercher le public à Lyon.
La Maison en 2012. S. B-R

AM : Oui, le partenariat entre la MDFR et la bibliothèque était une vraie chance : que l’on puisse parler à la BML du Fleuve Rhône avec des intervenants, parfois étrangers, à un niveau scientifique aussi élevé. Comment Givors a pu laisser disparaître la Maison, ce fleuron culturel ?

AP : Ce n’était plus le même maire. Jamais Camille Vallin n’aurait laissé mourir la Maison. Pour Martial Passi, la Maison incarnait la culture bourgeoise ennuyeuse. Il était contre. Jacky Vieux, grâce à ses qualités de négociateur, a pu le convaincre un temps, mais la Maison est restée une épine dans son pied, car l’opposition lui reprochait le coût. La Maison n’a pas réussi à justifier auprès des Givordins ses dépenses. Et la Maison a coûté à Givors sans générer de ressources.

AM : Et l’Association pour la défense de la nature, comment a-t-elle disparu ?

AP : Par mon départ, et parce les motifs d’action de cette association ont disparu. Quand je me promène aujourd’hui au bord du Rhône, je vois de l’eau bien verte, l’eau est de bonne qualité maintenant, alors que dans de vieux films on voyait les eaux noires du fleuve, il y a encore 20 ans. La situation s’est considérablement améliorée. L’Association y a été pour quelque chose : nous avons fait des procès, organisé des colloques, commandité des films avec Paul Carpita (3). Toutes ces problématiques ont été prises en main par des organisations officielles. L’Association aurait dû changer de braquet pour s’adapter au nouveau système, ce qui n’a pas été fait. Entre les départs de fondateurs très impliqués et la baisse des moyens des mairies communistes, ni l’Association, ni la Maison n’ont pu continuer.

Notes

(1) Un article en ligne d’Alain Pelosato L’art monumental à Givors au service du stalinisme
(2) Il s’agit sans doute de la thèse de Gérard Chabenat, intitulée L’aménagement fluvial et la mémoire : parcours d’un anthropologue sur le fleuve Rhône On en trouve une critique dans le portail Persée La Troisième rive du Fleuve est une nouvelle du brésilien João Guimarães Rosa, traduite dans le n°6 de la revue Planète. Pap’ construit une petite barque et malgré la peur de sa famille se lance sur le fleuve qui « se déployait au loin, large, profond, silencieux, large à ne pas distinguer une rive de l’autre. » Pap’ s’embarqua, mais « Il n’était allé nulle part. Il était devenu un homme du fleuve, un homme dans sa barque, toujours entre les rives ». Le fils de Pap’, qui raconte l’histoire, implore pour qu’au moment de rendre l’âme, on le dépose dans une petite barque, et qu’il « descende à son tour avec le fleuve. Avec le fleuve et fleuve dans le fleuve… ».

(3) Dans un ouvrage intitulé Au fil du Rhône : histoires d’écologie 1971-1991 Alain Pelosato raconte la naissance et le développement des associations pour la défense de la nature et la lutte contre la pollution du Rhône, ainsi que la création du Mouvement national de lutte pour l’environnement.