Contre les Murs !

La documentation régionale

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Introduction

Préambule : Deux affiches
La première, pour commencer. Sa taille, inhabituelle, surprend un peu : allongée, trop pour être placardée sur un panneau de taille normalisée. Et puis la couleur du papier dénote un choix assez peu inspiré par des impératifs de lisibilité. Surtout, le visuel surprend : une créature mythologique ailée traverse le ciel lyonnais, jetant sur les toits une ombre informe ; le dessin est tracé à la main, avec application, mais sans recherche esthétique. Il se dégage de l’ensemble une spontanéité maladroite. A dire vrai, elle fait un peu « amateur »... L’évènement auquel nous convie cette affiche a lieu en décembre 1976. Il est organisé par la Bibliothèque municipale de Lyon, mais l’affiche est avare en précisions : on ne sait pas vraiment en quoi il consiste, ni où il se déroule. Quarante ans la sépare de l’affiche annonçant la saison 2014-2015 de l’Heure de la découverte également organisée par la Bibliothèque municipale : une photo cette fois-ci, un peu intrigante. Trois hommes en tout point semblables, s’ils n’étaient chacun vêtus dans un style très différent, sont assis le long d’un mur – le mur d’une salle d’attente si l’on se fie à la posture des personnages : tous trois absorbés dans la contemplation de leur montre, façon sans doute d’illustrer au pied de la lettre le titre de l’affiche : « l’Heure de la découverte ». La photo est techniquement irréprochable, mais un peu impersonnelle. Pour tout dire, il s’en dégage une vague sensation de déjà vu. Et ce n’est pas juste une intuition ; une recherche dans un moteur de recherche d’images révèle qu’elle est issue d’un stock photo, et qu’elle a été déjà utilisée pour illustrer des articles sur les sujets les plus variés : « The Dos and Don’ts of dressing for a job interview », « How Important are appearances in today’s world », « How To Keep People From Waiting Out Your Transformation », « Best Jobs to Pursue as a Career », ... Cette photo a manifestement été conçue dans le but de faciliter son appropriation. La mise en page de l’affiche non plus ne laisse rien au hasard : typographie millimétrée, quelques symboles typos judicieusement utilisés à contre emploi, logos et logos et logos. L’affiche rassure le regard parce que tout y est à sa place.

Le langage qu’elle utilise est quasi universel, ce « nouvel art de la démocratie » – selon la formule de Lippman - inspiré d’abord par les techniques de communication de masse, puis progressivement affiné au cours du XXème siècle avec des emprunts à la sociologie et à la psychologie. Deux affiches, deux époques... Par jeu, on peut s’amuser à parcourir le fossé qui les sépare : il suffit de feuilleter la collection d’affiches créées pour promouvoir les évènements de la bibliothèque. Fin 1985, on note un brutal rappel à l’ordre, qui met fin au chaos de styles, d’inspirations caractérisant jusqu’alors la communication de la bibliothèque. Une charte graphique en guise de clairon, et un tout nouveau logo pour signe de ralliement. La bibliothèque entre dans l’ère du marketing...

L’intuition pourrait suggérer qu’entre ces deux affiches, la principale différence tient à ce que la première a été réalisée par la bibliothèque pour promouvoir un évènement qu’elle organisait ; la fabrication de la seconde en revanche a été confiée à un professionnel de la communication chargé d’appliquer les méthodes du marketing pour faire la promotion d’un évènement qui ne le concernait pas. Cette seconde affiche, élaborée par un expert, serait à priori plus efficace. Mais sans même préjuger de cette efficacité, la « normalité » de son apparence nous donne d’emblée de la bibliothèque une image plus sérieuse. Éduqué à ces images fabriquées selon les codes éprouvés de la com’, notre regard s’est habitué à saisir cette nuance, et on taxera d’amateurisme une affiche qui ne les respecterait pas. Et qui en matière de communication est prêt à courir le risque de n’être pas pris au sérieux ? Sa « normalité » devient par la force des choses une condition de l’efficacité du message. Pourtant, c’est la première affiche qui, peut-être, retient davantage votre attention, pour toutes les raisons qui en théorie devraient favoriser la seconde : elle n’est pas le fruit de l’expertise d’un professionnel, on y devine derrière le message la présence d’un auteur, peut-être maladroit mais singulier, ne cherchant pas à affirmer son expertise en restant dans les « clous ». Une affiche qui, en somme, ne ménage pas à tout prix notre regard, mais lui fournit au contraire l’occasion de résister à l’uniformisation de la communication.

Contre les Murs !
Du placard annonçant les ordonnances royales aux visuels arty et bien léchés d’aujourd’hui, l’affiche a traversé les siècles et les technologies, s’adaptant aux exigences des annonceurs et imposant son esthétique aux regardeurs. Média éphémère, elle s’ancre dans son temps et nous offre un reflet de la société qui l’a produite. Si l’affiche publicitaire domine les abris-bus et les dispositifs d’affichage grand format jusqu’à saturation du regard, ce média fournit également un moyen d’expression à qui veut bien s’en emparer. L’affiche d’opinion se veut revendicative. Produite par un individu ou un groupe, elle est le porte-parole d’une expression sauvage, sans intermédiaire ni commanditaire. Dans le contexte plus contraint de l’affiche promotionnelle, l’affichiste, face à la commande, met son imagination au service d’un autre, en préservant parfois sa liberté de création. Produite à la marge des circuits économiques traditionnels, dans des milieux associatifs et alternatifs, l’affiche de concert underground fait le pari de la communication buissonnière et joue avec les contraintes économiques pour porter son message en exploitant des esthétiques brutes, des formats réduits, des techniques artisanales, galvanisée par son engagement dans l’évènement qu’elle est chargée de promouvoir. Une variété d’approches qui sont également le reflet de la personnalité artistique de leur créateur. Mais quel créateur, justement ? Cassandre, fameux affichiste du XXème siècle, disait : « L’affichiste joue le rôle de télégraphiste : il n’émet pas de message, il le transmet. On ne lui demande pas son avis. On lui demande seulement d’établir une communication claire, puissante, précise. » Peut-on encore considérer l’affiche comme une œuvre artistique ? Et dans ce cas comment l’auteur occupe-t-il la place d’un artiste, quelle part d’expression personnelle se ménage-t-il au sein de ce carcan formel ?

Qui est l’auteur derrière l’affiche ?

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