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Félicité Landrivon

graphiste, organisatrice de concert

Dans quel contexte as-tu été amenée à produire des affiches ?
J’ai fait mes premières affiches il y a bientôt sept ans, lorsque j’ai coorganisé mes premiers concerts. C’était du dessin, dans un style que je n’assume pas vraiment aujourd’hui. Deux ans plus tard je faisais des études de graphisme à Bruxelles, où j’ai donc appris à composer, à mettre en page et à me servir de logiciels PAO. Cette formation m’a donné envie de continuer à faire du graphisme mon activité privilégiée, mais pas exclusive. La création d’affiches est centrale dans mon travail, autant sur le plan quantitatif qu’affectif : j’en fais de plus en plus chaque année (trente en 2015) et j’aime de plus en plus ça. Il y en a que je peux rejeter au bout de quelques mois, mais dans l’ensemble, je les traite un peu comme mes enfants...

Quelles sont tes sources d’inspirations ?
Ce qui m’a le plus influencée ces dernières années, ce sont les pochettes du label Night People, les affiches japonaises psychédéliques des années 60-70 (Tadanori Yokoo), les compositions à la Chris Ware et, pour la typo, tout ce qui touche aux fanzines ou à la presse alternative, des choses anonymes. Je ne me sens pas dessinatrice et j’ai complètement abandonné le dessin de mes débuts pour du montage-collage à l’ordinateur où je m’amuse plus et peux davantage expérimenter. Ma pratique a donc évolué pour se stabiliser il y a un an et demi / deux ans. Je pense que cela correspondait au moment où je commençais à vraiment maîtriser mes outils et où j’en avais vu suffisamment pour savoir ce qui ne me plaît pas, et ce vers quoi je veux tendre. Je consomme beaucoup d’images sur internet : soit j’étudie ce qui plaît dedans, soit je les télécharge comme matière potentielle pour une affiche. 90% de cette matière vient donc là, et est peu souvent sourcée. Idem pour les typo, j’en télécharge de temps en temps mais n’en ai jamais acheté. Le collage/mixage est forcément lié à une culture libre et détendue sur la question des droits : à mon tour je ne signe pas et je ne colle pas de © sur mes affiches lorsque je les mets en ligne.

Peux-tu décrire comment se déroule l’élaboration d’une de tes affiches ?
La plupart des affiches que je fais sont pour des concerts que j’organise seule, avec des amis, ou pour Grnd Zero. Dans ce cas, j’ai carte blanche sur le graphisme et sur le texte (formulation des infos, étiquettes, blagues etc). Lorsque c’est une demande extérieure, je me plie aux informations que l’on m’envoie, et aux éventuelles suggestions d’ordre esthétique. Mais dans le “milieu”, les affichistes ont de toute façon une liberté quasi totale car les organisateurs ont autre chose à faire que de leur soumettre un cahier des charges, ou leur expliquer quelle vision ils ont de l’affiche.
Pour faire mon affiche, je pioche des images dans ma collection, je choisis des typos et je travaille sur la composition pendant quelques heures en écoutant des documentaires angoissants ou du vieux reggae. Une fois finie, j’envoie un fichier noir et blanc à l’imprimeur qui les tire en numérique pour quelques centimes par page. Pour des raisons économiques, notre format standard est le A3 noir et blanc, mais on se permet parfois quelques fantaisies sur du papier couleur ou en faisant des sérigraphies que l’on vend aux concerts pour à la fois proposer une version augmentée de l’affiche au public, et se payer modestement.
Ensuite ces affiches sont collées un peu partout dans la rue à une fréquence plus ou moins soutenue, selon le temps, l’énergie et l’enthousiasme des troupes.

Le rôle d’une affiche.
Je suis assez persuadée qu’une affiche ratée ou illisible est dommageable, que ce soit avant le concert, pour sa promo, ou après lui, pour le souvenir visuel qu’on en garde. Sans même parler de beau ou de laid, je pense que l’affiche doit séduire le plus grand nombre dans la forme et être connivente sur le fond. C’est à dire qu’elle doit donner à voir quelque chose d’harmonieux (même dans la déconstruction et le chaos) et assumer un ton cohérent, qu’il soit laconique, sentencieux, humoristique, épique etc. Surtout, elle doit rester lisible, même s’il est tentant de faire des choses belles avec des compositions illisibles. J’aime beaucoup certaines affiches illisibles, mais en tant qu’objets artistiques un peu opaques, non en tant qu’objets qui communiquent.
La lisibilité peut être une vraie contrainte, notamment lorsqu’on veut tester des techniques plus expérimentales, mais je pense qu’il faut s’y plier pour ne pas suspendre la communication, ou la limiter à un public d’initiés.
Il y a aussi la question de la correspondance entre style musical et style graphique : on ne fait pas une affiche pour un concert de punk hardcore comme on fait une affiche pour un concert de folk baroque. Si on ignore cette règle tacite, on a tendance à dévoyer l’univers musical promu et égarer son public ; c’est le problème du contresens esthétique. En même temps, certaines affiches traduisent un excès inverse lorsqu’elles sont trop littérales et illustratives. Le but, à mon avis, est donc de se rapprocher d’un juste milieu où le graphisme n’est ni complètement redondant avec la musique, ni trop étranger à elle.
Or un des avantages des concerts pour lesquels je fais des affiches est qu’ils sont suffisamment bizarres musicalement pour ne pas être liés à un univers visuel générique, ce qui me permet de zigzaguer graphiquement, tout en essayant de transmettre une certaine idée ou ambiance de ce qu’on propose. Je ne vise pas de public particulier, j’essaye juste de faire une affiche qui attire l’œil, que l’on puisse à peu près lire, et qui fasse si possible sourire grâce à des blagues ou des motifs abscons. J’aime le fait que de multiples détails entraînent une lecture à plusieurs niveaux, voire qu’il y ait un côté méta-affiche, où l’obligation promotionnelle est mise en avant et tournée en dérision. Le fait d’être impliquée dans la programmation et l’organisation du concert me pousse aussi à produire quelque chose qui exprime sincèrement mon envie que tout le monde vienne écouter tel ou tel groupe, plutôt que de m’enfermer dans un délire esthétique personnel que peu de gens comprendront.

Quelle est ton implication dans l’évènement promu par l’affiche ?
J’ai produit mes premières affiches pour des amis ou pour des concerts auxquels je participais, généralement à Grnd Zero. Ces dernières années je me suis retrouvée à en organiser de plus en plus, pour lesquels je fais donc systématiquement les affiches, dans une démarche polyvalente : je programme, je conçois et imprime l’affiche, je la colle, je cuisine le soir-même, je cherche des gens pour m’aider parce que je n’ai pas non plus assez de bras, etc. Je fais tout ce que je peux moi-même, mais heureusement que les amis sont là.
Beaucoup d’orgas sont de toute façon contraintes de fonctionner comme cela. On fait soi-même avec des moyens rudimentaires et un budget minime, ce qui procure en même temps une grande liberté d’action et pousse à développer des savoir-faire, des compétences, bref, une certaine autonomie. C’est donc du travail amateur, non-rémunéré, ce qui ne veut pas dire bâclé ou sans valeur.
La grande majorité des concerts pour lesquels je fais des affiches ne font pas de bénéfices, ou bien sont des soirées de soutien à Grnd Zero, donc je n’en tire aucune rémunération.

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Pour joindre Félicité Landrivon : http://felicitonlandrive.tumblr.com