La documentation régionale

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Marjolaine Larrivé

illustratrice, plasticienne

Dans quel contexte as-tu été amenée à produire des affiches ?
J’avais remarqué les affiches Grrnd zero sur les murs du centre ville de Lyon bien avant d’aller à leurs concerts proprement dit ; je sortais de mes études d’illustration à Strasbourg, j’arrivais à Lyon où je ne connaissais presque personne, et j’ai tout de suite souhaité participer à cette aventure visuelle qui occupait le paysage d’une façon décomplexée, créative, prolifique… J’étais curieuse de voir ce que je pourrais faire tout en restant dans leur style, qui était reconnaissable.
Les affiches m’inspiraient, je les regardais toutes, c’était excitant. Un jour, en sortant de chez moi, j’ai vu deux ou trois personnes qui collaient des affiches dans les pentes de la Croix-Rousse ; je suis allée les voir et je leur ai dit que je dessinais, que je voulais savoir si je pouvais éventuellement leur montrer mes dessins, pour faire aussi des affiches. C’est donc Guillaume qui m’a presque de suite proposé de faire une affiche pour un concert qui aurait lieu à peine quelques jours plus tard : j’ai accepté évidemment ; par la suite j’ai fait plusieurs affiches avec lui. C’est là que j’ai découvert la musique qu’on jouait à Grrnd Zero, en écoutant les groupes présents sur les affiches que je dessinais.
Du jour au lendemain, j’ai découvert un monde sonore nouveau pour moi ; c’était un dépaysement total ; selon les aléas des concerts, j’ai fini par découvrir des choses de plus en plus dissonantes, et j’en suis venue à la longue à apprécier ces sonorités. Ça a mis du temps mais ça valait vraiment le coup. Avec Grrnd, j’ai aussi rencontré des gens, qui m’ont fait rencontrer d’autres gens, etc. Ça a teinté tout mon quotidien. En fait très vite c’était plus vaste que le dessin ; pendant tout ce temps, Grrnd Zero a nourri mon univers de dessins, de rencontres, de lieux et de musique.

Comment en es tu arrivé à développer un style qui t’est personnel ?
Malgré leur liberté d’expression et leur diversité, les affiches de Grrnd Zero ont quelques constantes très reconnaissables dès le premier abord : l‘usage systématique du noir et blanc qui crée des visuels hyper contrastés, et qui permet des impressions à la photocopie pour un budget minimal - ainsi que les textes écrits à la main : du texte, énormément de texte, avec des com- mentaires cryptiques et soit-disant illustratifs des styles de musique de chaque groupe : alors là, vraiment, ces petites lignes c’était le meilleur, sans parler des noms de groupes improbables …
Mais ce n’est pas évident de faire rentrer beaucoup de texte sur une petite affiche format A3, surtout en l’écrivant à la main ! Au début on se dit peut être qu’écrire n’importe comment suffira, mais évidemment c’est un mauvais calcul : j’ai immédiatement vu que pour moi qui savais mieux dessiner qu’écrire, et qui me cachais habituellement derrière des typographies archi-classiques quand je devais utiliser du texte, ce n’était pas gagné d’avance. Apprendre à écrire avec une écriture très manuelle qui soit personnelle, mais qui reste lisible et qui soit avant tout cohérente avec l’univers visuel de Grrnd, c’était super intéressant, et ça m’a servi par la suite. C’était un vrai challenge ; au début mes textes étaient difficiles à lire, mais j’ai eu quelques retours critiques après ma première affiche et ça m’a aidée à progresser.
En gros dessiner ces affiches, que ce soit pour les concerts de Guillaume Médioni puis Barbapop et Pierre Zozal, ça m’a forcée à prendre mes libertés avec des choses que je respectais beaucoup auparavant, par goût et par timidité : les typographies bien formées, les mises en pages classiques et aérées... Et c’était passionnant d’explorer des possibilités plus foutraques et assez infinies. De faire partie d’un tout, tout en y mettant de soi. Je n’ai eu aucune directive, jamais, c’était très bienveillant. J’ai senti que l’idée c’était de ne pas tâtonner trop longtemps sur un visuel, mais au contraire que ça sente la spontanéité… Quitte à plus tard revoir une des ses affiches et se dire qu’elle n’était pas extraordinaire ; il fallait vraiment assumer ça, ne pas trop pousser le visuel et rester direct, sans trop d’arrières pensées : car c’est cette succession d’images très libres et de styles différents qui fait tout l’intérêt de ces affiches. Ça finit par créer un kaléidoscope stylistique, sans bornes mais reconnaissable, et qui peut accueillir une infinité de dessinateurs .

A propos du style “fait main” de ces affiches
En tant que dessinateur de ces affiches, quand on arrive, on s’immerge dans un univers visuel qui est entièrement fait à la main. Logiquement et instinctivement, on a tient à rester dans cette spécificité, d’autant plus que cette liberté d’action est particulièrement grisante.
D’autre part il y a tellement d’informations à placer sur l’affiche, que si on voulait vraiment jouer le jeu d’une communication classique, avec des textes en gros selon leur ordre d’importance, etc, il n’y aurait plus de place pour le dessin, et ce serait dommage ; mais c’est aussi dur de faire une affiche Grrnd zéro, marrante et lisible, que de faire une affiche classique. un texte a l’ordinateur, on l’écrit en dix secondes, on le modifie ; mais là, si c’est laid ou si ce n’est pas lisible, parfois tu redessines tout. Sans compter que tu peux ensuite tout scanner, tout déplacer, nettoyer, modifier, ajuster encore : ce n’est donc pas moins de travail, ce n’est juste pas le même travail.
Le côté un peu sale du visuel est prépondérant. C’est à ça qu’on reconnait les affiches de Grrnd zéro : on voit une nouvelle affiche sur un mur, et on comprend aussitôt qu’il doit y avoir un nouveau concert dans le coin, mercredi ou samedi, on n’est jamais tout à fait perdu. Et si on est perdu ça fait aussi beaucoup partie du jeu.
Quant à la musique, c’est tellement différent d’une fois à l’autre, une seule étiquette ne suffirait jamais (noise, drone, etc.). Du coup les affiches sont volontairement très fournies en texte, ça en devient très drôle ; ce côté foutraque et foisonnant, c’est toute la beauté de ces affiches. Et si par dessus les textes sont psychédéliques, tant mieux !

...Ce qui pose la question du visuel lui même. En théorie tout affichiste dessine en lien avec l’objet qu’il illustre ; pour les affiches Grrnd zéro ce n’est pas aussi clair : j’essayais de créer une ambiance qui ne soit pas en contradiction avec la soirée à venir, mais dans le fond c’était assez annexe : déjà, il y avait toujours des musiques assez différentes à l’affiche, donc c’était un challenge impossible à relever : autant exprimer son style à soi, ses ambiances, sa patte…
De plus, si on avait essayé de faire un parallèle concret avec les groupes, on serait vite sorti de l’affiche reconnaissable Grrnd zéro. Faire une affiche pour un groupe archi-connu c’est facile, ils ont une identité claire, on connait leur musique, il suffit de se référer à ce que les gens attendent de voir, d’une façon ou d’une autre, reprendre ou s’éloigner de codes clairs. Mais là les groupes sont souvent obscurs …
J’ai très souvent entendu la même conversation, du genre : « tu vas a Grrnd zéro ce soir ? » l’autre répond, « je ne sais pas, il y aura quoi ? » et ça répondait : « je ne sais pas trop, mais il parait que c’est bien. » La seule chose que tu pouvais faire c’est chercher les groupes sur internet pour te faire ta propre idée. Ce qui n’enlève rien à la puissance d’évocation des affiches : parfois, le nom du groupe lui-même donne terriblement envie d’y aller. Par exemple, j’ai toujours voulu entendre Sida. Et parfois tu connais déjà les musiciens parce qu’évidemment, ceux qui organisent sont souvent musiciens, et jouent aussi à Grrnd zéro, c’est comme ça que ça fonctionne, que ça tourne. Donc là encore, le bouche à oreille fait beaucoup.
Certaines informations écrites, comme le lieu ou l’organisateur, renseignent énormément, avec un peu de pratique : selon le lieu (Sonic, Gerland, Rail théâtre, etc.) tu peux imaginer que ça sera un gros concert, ou au contraire, quelque chose d’intime et de complètement expérimental, du genre où tu pourras t’assoir par terre et fermer les yeux par exemple. Et avec les noms des organisateurs de concerts (La Société Secrète, Barbapop, etc.) l’un sera un peu plus sucré, l’autre sera plus noise, etc. On savait à quoi on aurait affaire.
En fait, que tu ailles au concert en touriste ou en initié, Grrrnd Zéro c’est un mélange d’informations claires, d’informations obscures, avec beaucoup d’énergie et d’humour, et une certitude : celle que ça ne sera jamais tout à fait comme tu l’imaginais. C’est underground, mais finalement ce n’est ni froid, ni snob. C’est plein de timides et de gens sympas .Les gens qui jouent en fin de soirée sont dans la salle avec toi avant le concert. Et puis, est-ce qu’on peut être vraiment méchant quand on passe son après midi à cuisiner des buffets "vegan" pour des groupes de musiciens qu’on n’a jamais rencontrés ?

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