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L’atelier des Beaux-arts / Comité populaire / Jean-Claude Matthey

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L’atelier des Beaux-arts / Comité populaire / Jean-Claude Matthey

Dans la grande tradition du pamphlet mural, l’affiche peut redevenir un mode d’expression contestataire. En s’affranchissant des canaux de communication médiatique, qui, parce qu’ils nécessitent des moyens souvent lourds, restent élitistes, elle accède à une forme de communication sans intermédiaire. Il suffit d’avoir quelque chose à dire, le sens de la formule ou de l’idée visuelle, et de grandes feuilles de papier. L’affichiste ne dépend plus que des pans de murs où coller son cri de révolte. A l’heure où la communication devient l’affaire des professionnels, il reste maître de sa voix.

En pleine révolte de Mai 68, les étudiants prennent conscience de l’importance de la communication. Pour ne pas laisser à d’autres le soin de trahir leurs discours, le moyen le plus sûr c’est de le porter eux-mêmes, et donc de concevoir de bout en bout leurs propres campagnes de communication. Ceux qui savent faire se regroupent en atelier pour produire avec les moyens de leurs écoles les affiches sérigraphiées dont les symboles et les slogans inscriront pour longtemps l’esprit de leur lutte dans la conscience populaire. Le flambeau sera gaillardement repris dans les années soixante-dix et après par d’autres énervés au coup de gueule latent, révolutionnaires à la marge dont le seul moyen d’expression, aussi accessible qu’un papier et un crayon, passe par – et sur – les murs des villes : l’affiche off a de beaux jours ! Elle se fait parfois porte-voix d’une parole collective et citoyenne, celle des habitants du quartier de la Croix-Rousse, par exemple, qui refusent d’assister impuissants à la mutation de leur quartier livré aux promoteurs immobiliers. Rassemblés en Comité populaire de défense du quartier de la Croix-Rousse, ils crient leurs craintes et leur colère sur des affiches et des journaux muraux, immortalisant le célèbre slogan « La Croix-Rousse n’est pas à vendre ». Papier contre pelleteuses : « Promoteurs, la Croix-Rousse est un trop gros caillou pour vous ! »

Elle colporte aussi une parole libre et personnelle, comme celle de Jean-Claude Matthey, « réfugié politique » suisse fuyant la justice de son pays pour insubordination militaire, qui s’installe dans les Hautes-Alpes au début des années soixante-dix. Une ancienne bergerie perdue en altitude où il trouve refuge avec sa famille lui sert d’atelier de fortune pour façonner ses premières œuvres : l’atelier des Clots, qui lui inspirera sa signature, et dont l’esprit le suivra tout au long de ses déplacements successifs. Des Pyrénées Orientales jusqu’à l’Ardèche en passant par Saint-Egrève près de Grenoble, partout où il installe sa table de sérigraphie, les Clots de ses premières armes artistiques perdurent. Entre petits travaux de commande institutionnelle – il travaillera même pour le ministère de l’agriculture - et expression personnelle, il forge peu à peu sa vocation d’affichiste indépendant : une indépendance qui lui assure au moins l’intégrité. Une belle vocation, certes, mais pas un métier : la plupart de ses œuvres ne lui rapportent pas de quoi vivre. Il se réjouit cependant de la réaction provoquée par les mots qu’il dépose à l’intention des passants aux coins des murs. Vouloir que son message soit entendu, c’est au moins une chose qu’il partage avec les faiseurs d’affiches professionnels des agences de pub. Contrairement à eux, pourtant, il se fiche pas mal de déranger. Jean-Claude Matthey assume. Toutes ses affiches sont signées : l’atelier des Clots, une façon d’englober dans le geste tous ceux qui, à l’occasion, lui prêtent main forte. Une signature pour affirmer le message, mais aussi pour rester dans le cadre de la légalité : il préfère que les comptes se règlent devant la justice, plutôt qu’au fond d’une allée. Car on ne casse pas des œufs sans heurter quelques susceptibilités, Jean-Claude le sait à ses dépends. Un changement de municipalité et l’atelier qu’on lui prêtait est lâché à la voracité immobilière : quand les bulldozers font un sort à son atelier, Jean-Claude Matthey se retrouve fort dépourvu. Les années qui suivent relèvent de celles qu’on dit « de galères ». Il s’exile quelques années au Maroc, survit dans des squats et finit en Ardèche, son atelier des Clots toujours sous le bras, et ses coups de sang en baluchon. S’il ne produit plus autant d’affiches aujourd’hui, il continue à dessiner, parce que l’actualité ne semble pas se lasser de lui inspirer la saine colère qui guide son trait d’une toujours verte fougue. Le Clot n’est pas prêt de fermer sa gueule.

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