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Bruno Théry / Tom Henni

« Ce que je désirais vraiment a été assez long à imposer. Au début je répondais à une demande que je tentais de faire glisser vers des préoccupations plus proches des miennes : d’où une espèce de confrontation entre moi et les gens avec lesquels je travaillais. » Bruno Théry

À ce stade de notre promenade contre les murs, on n’oubliera pas, que soit d’une idée, soit d’un produit, soit d’un évènement, l’affiche est avant tout un instrument de promotion. C’est sous les auspices de la publicité que le vingtième siècle la vit prendre son essor. Au berceau de cette renaissance, des artistes - Toulouse-Lautrec, Mucha, Chéret, Grasset, ... – lui prodiguent leur bénédiction Ces illustres parrains percevaient en elle une modernité de l’expression artistique, qui leur offrait l’opportunité de faire entrer l’Art, idéalisme sans loi, au cœur des préoccupations quotidiennes du peuple. Ces affiches publicitaires, sans échapper aux codes d’une méthode marketing naissante, laissent le trait de leurs auteurs s’imposer naturellement, sans chercher à tout prix à s’effacer au profit du produit dont elles vantent les vertus. Pourtant au cours du siècle, au passage de la réclame à la publicité, l’auteur est balayé de la surface de l’affiche. Celle-ci se calibre progressivement sur des règles de communication enseignées dans les écoles de com’ engendrées par les besoins grandissants de la société de consommation. L’affiche professionnelle gagne en efficacité ce qu’elle perd en personnalité. L’auteur balayé, on ne se pose même plus la question de savoir si l’affiche est une œuvre d’art ou pas. Pourtant, bien cachées derrière les formules des théoriciens de la communication, il y a forcément encore quelques têtes capables de jongler avec des idées, d’habiles mains pour les fixer sur le papier, bref : des auteurs ?

L’artiste dans les affiches de Bruno Théry ne se dérobe pas : on reconnait une affiche de Théry, même quand on ignore qu’il en est l’auteur. Il a apposé sa griffe au festival Jazz à Vienne, indissociable aujourd’hui de ces grandes affiches peintes, réminiscences des affiches de cinéma polonaises d’autrefois. C’est que Bruno Théry est avant tout un artiste. Après des études aux Beaux-arts, il commence par exercer ses talents dans le petit milieu de la peinture parisienne, avant de s’en détacher, un peu désabusé par l’arrivisme et les effets de mode. Par hasard, il se reconvertit dans la fabrication d’affiches, ou plutôt d’images, ainsi qu’il les appelle, réfutant tout autant le terme de peinture que celui d’affiche, comme pour ajouter encore à l’ambigüité de sa position : artiste ou exécutant ?

« Avec la peinture j’étais manipulé par des modes de pensées ou par des modes tout court. L’affiche m’apparaissait comme un domaine de contraintes. Or c’est peut être là finalement que j’ai été le plus libre. » La chance de Théry, c’est d’arriver à l’affiche par la case Culture, à une époque où la jeune création théâtrale est en train d’émerger, notamment en Rhône-Alpes : Delaigue, Le Mauff, Chantal Morel, Boëglin, de jeunes directeurs qui comprennent l’importance de la création pour la dynamique socioculturelle locale et à qui on accorde les moyens politiques et économiques de leurs ambitions. La part belle est laissée à l’invention, on encourage même l’expérimentation individuelle, la règle se résumant souvent à « Voilà un espace libre, faites-en quelque chose ». C’est une aubaine pour Théry, qui cherche à sortir du cadre étroit des galeries professionnelles. Toute son œuvre d’affichiste se ressent de ses rencontres avec des metteurs en scène audacieux qui encouragent sa singularité plutôt qu’ils ne la brident, et dont l’artiste ne cache pas la part essentielle qu’ils prennent dans sa création. « Il est évident que lorsqu’on me suggère des idées qui me semblent justes, je retravaille ». Une affiche est avant tout le résultat d’une rencontre ; elle se construit sur le « sentiment » que Théry parvient à capter chez son commanditaire sur l’évènement qu’il est chargé de promouvoir.

L’œuvre de Tom Henni est le théâtre d’un bouillonnement, d’une inventivité permanente. Designer et dessinateur de formation, c’est surtout un inventeur dans l’âme, un savant fou des arts graphiques. Intéressé par « le livre, la lettre, le texte, la bande dessinée, les techniques d’impression, l’artisanat, le geste, l’expression des cultures, l’image, le langage, il pratique le dessin comme un muscle, utilise des moyens allant de la plus stricte typographie éditoriale au dessin à main levée, du post-it à l’affiche, du livre à l’espace public, du brouillon au didacticiel, du naturel au construit, de l’intuitif au calculé, questionne le signe et ses expressions, explorant systèmes et spontanéité, règles du jeu et erreurs ». Pour son travail sur Spontanéous, il invente à chaque nouvelle édition du festival une règle du jeu autour du même principe d’improvisation graphique : cent affiches dessinées à la main à partir d’une contrainte. Une évidence, peut-être, pour faire la promotion d’un festival d’improvisation, mais encore fallait-il en avoir l’audace. Pour ceux qui se demandent encore si l’affiche est une œuvre d’art, l’expérience de Tom Henni offre une réponse radicale. Elle bouscule les principes les plus élémentaires de rationalité communicationnelle : chaque affiche de cette campagne mémorable est une pièce unique ! En parlant d’expérimentation, tentons celle-ci : qui, en 2012, ne s’est pas arrêté, intrigué, en remontant la rue de la République devant les panneaux Decaux installés pour l’occasion qui égrenaient la litanie de cet homme nu rhabillé au feutre épais de cent façons différentes ? Et qui, en comparaison, se souvient du visuel de la dernière édition du festival Spontanéous à l’affiche il y a deux mois dans les rues de Lyon avec une campagne de promotion beaucoup plus traditionnelle ?

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