Le Progrès du 26 septembre 1921 : « Hoan yin ni ! Amis Chinois ! »

Le 26 septembre 1921, paraissait à la « Une » du Progrès un article consacré à l’arrivée à Lyon des premiers étudiants de l’Institut franco-chinois.
Le voici reproduit ici dans son intégralité.


(Phot. Progrès)
Les étudiants chinois, arrivant hier matin à la porte du fort Saint-Irénée, converti en Institut franco-chinois.
Dans le médaillon : M. le Professeur Wood, directeur.

 

Hoan yin ni ! Amis Chinois !

Cent vingt-cinq étudiantes et étudiants sont entrés hier matin au fort Saint-Irénée qui devient réellement l’Institut franco-chinois.

Partis de Shanghai ou Hong-Kong, cent vingt-cinq étudiantes et étudiants chinois débarquaient à Marseille samedi matin. Le voyage à bord du paquebot Porthos s’était effectué par mer calme, en quarante et un jours, sans le moindre incident.
Et hier matin, vers sept heures, ce corps d’intellectuels arrivait à Lyon-Perrache. M. le secrétaire général Bressot, plus matineux que jamais, était venu prendre toutes dispositions pour qu’ils fussent reçus comme il convient.
M. le vice-consul L. Tchuin, M. le professeur Maurice Courant, M. le sous-directeur de l’Institut F. C. Tsu, accueillent au marchepied du vagon M. Wood, directeur de la nouvelle École.
Il y a là, également, une dizaine de représentants des « étudiants chinois sans ressources », protestataires. Ils s’empressent autour de leurs jeunes compatriotes, leur passent des tracts en chinois polycopiés.
Les nouveaux arrivants suivent avidement cette argumentation verticale.
Parmi les pensionnaires de l’Institut F. C. de Lyon se trouvent quinze étudiantes. Les pauvrettes, accablées par l’interminable voyage, faisaient encore bonne contenance. Elles voulurent d’abord visiter le fort Saint-Irénée, où leurs « frères » allaient vivre.

L’entrée à l’Institut
Un auto-car les emporte aussitôt sur les pentes de Choulans. À ce moment, le soleil doré déchire brusquement la mousseline de brume, et c’est par une poétique apothéose matinale que filles et fils du Ciel pénètrent dans la forteresse où ils vont se trouver parfaitement chez eux.
Aussitot M. Tsu et ses collaborateurs les installent. Tout est prêt et l’aménagement simple, net, confortable, fait plaisir à voir.
Voici, au centre du fort, au haut de la grand’cour, sous le pan rougeâtre et feuillu de l’aqueduc romain, la salle des conférences. Ses lambris de noyer clair, ses sièges commodes peuvent recevoir plus de trois cents auditeurs.
Déjà les étudiants y ont pris place, attendant tranquillement les instructions sur le règlement qu’on va leur donner.
Cependant, les jeunes filles, plus impatientes, ont déjà parcouru la maison et ses vastes dépendances. Elles reviennent ravies de leur exploration sur les casemates et les terre-pleins du fort...
Pourtant, elles n’habiteront point là. Elles vont seulement y prendre le petit déjeuner. On les installera aujourd’hui même à la Maison des Étudiantes, rue Rachais, en attendant que l’immeuble qui leur est destiné soit aménagé.
L’installation des étudiants s’est effectuée le plus simplement, le plus paisiblement du monde. Après un frugal déjeuner à la mode chinoise : riz, poivrons, concombres et carottes confits à l’huile..., les jeunes gens ont pris possession de leurs tables, de leurs chambres et fait connaissance avec les pièces principales de l’Institut.
Ils paraissent tout heureux d’être rendus enfin à bon port et logés aussi commodément, avec l’unique luxe de la parfaite netteté.
Mais quels curieux, et mobiles visages et différents ! Ces jeunes gens ne se ressemblent guère que par les lunettes qu’ils portent le plus larges possible. La plupart, fort jeunes, sont de taille menue. Il en est pourtant deux ou trois, puissants, massifs et calmes comme Bouddah.
Ils se sont recrutés en Chine, de la façon suivante : 1° Les diplômés supérieurs des Université (admis sans concours) ; 2° à la suite de concours, les étudiants en cours d’études ; puis, pour les places restantes, les jeunes gens ayant fait preuve, aux épreuves d’un concours particulier, de larges aptitudes.
Mais les aptitudes ne suffisent point. Une fois admis, l’étudiant doit trouver caution pour ses frais de voyage et de séjour à l’étranger, soit chez un particulier, soit auprès d’une collectivité, société, ville, province.
Ainsi les uns, à fin d’études, ne viennent en France que pour parfaire leur instruction, s’initier à nos méthodes de laboratoire et d’enseignements, les autres prépareront les examens qui donnent accès à nos Facultés, les moins avancés enfin poursuivront leurs études secondaires. La plupart resteront donc nos hôtes pendant cinq à dix ans.

Mais les « postscolaires sans ressources... » ?
Mais reste à résoudre le pénible problème des étudiants post-scolaires sans ressources. Nous avons raconté leur manifestation de jeudi. Ils persistent à revendiquer plus énergiquement que jamais le droit d’achever en France les études en vue desquelles ils ont quitté leur lointain pays.
Voici quelle est leur position : Venus en France au nombre de quinze cents, les uns il y a deux ans, les autres il y a un an, à l’instigation de la Société franco-chinoise pour l’éducation, ils se sont placés dans les peines pour perfectionner simultanément leur apprentissage et leurs connaissances en français. La plupart élèves des instituts professionnels chinois ou issus des écoles équivalant à nos écoles primaires supérieures, ayant réalisé le pécule indispensable pour le long voyage, ils sont accourus persuadés que la Société franco-chinoise d’éducation, la République Chinoise, la République Française les aideraient à pourvoir à leurs besoins immédiats.
Ils se sont donc embauchés, un peu partout, dans les grands centres industriels, notamment au Creusot, à Saint-Etienne, à Commentry-Fourchambault, à Château-Thierry...
Mais la crise industrielle, le chômage, ont jeté sur le pavé la plupart de ces jeunes gens. Ils se sont alors adressés à la Société franco-chinoise qui a fait de son mieux, jusqu’à ces temps derniers, pour leur allouer des subsides de cinq à six francs par jour.
De ce train-là la Société eut bientôt vidé sa caisse, il lui fallut couper les vivres.
Les étudiants post-scolaires qui s’étaient associés et fédérés par toute la France - le Chinois a l’instinct et la tradition du groupement et de la solidarité - firent entendre de vives doléances.
À ce moment ils apprennent que la Société franco-chinoise mettait en route pour la France un nouveau bateau d’étudiants à destination de l’Institut franco-chinois de Lyon.
Aussitôt le mot d’ordre est transmis dans toutes les villes : concentration sur Lyon, le 22 septembre.
Il s’agissait d’être présents à la porte de l’Institut franco-chinois pour s’y faire admettre en même temps que les nouveaux arrivants.
Et voilà pourquoi cent seize jeunes Chinois pénétrèrent, jeudi dernier, au fort Saint-Irénée... et n’en sortirent que par la force... paternelle des agents.
À la vérité ces jeunes gens se montrent fort raisonnables. Ils ne nourrissent à l’égard de leurs frères, officiellement installés depuis hier, pas la moindre animosité. Tout au contraire, ils ont envoyé des délégués les attendre à Marseille et, hier matin, à Perrache, ils étaient en nombre à les cordialement accueillir.

Arguments légitimes
Mais ils tiennent le raisonnement que voilà, aussi simple que légitime :
« Si la Société, si les deux pays amènent à Lyon de nouveaux étudiants chinois, c’est qu’ils peuvent subvenir à leur entretien, et, partant, à ceux de tous les étudiants chinois travaillant déjà en France. »
À quoi les autorités répondent : « Sans doute, mais ce dernier contingent a été recruté officiellement, au concours, nous l’avons pris formellement à notre charge, tandis que vous... »
Et les « post-scolaires » de répliquer :
« Va-t-on nous tenir rigueur de nous être élancés vers la France d’enthousiasme, à nos frais, à nos risques, sans nous entourer de toutes les garanties officielles ?
« Si l’Institut chinois de Lyon est destiné à accueillir les étudiants chinois dénués de ressources, nous avons le droit d’y être admis.
« Nous nous adressons en toute confiance à la bienveillance du conseil municipal et du public lyonnais pour que :
« 1° Selon les promesses de MM. les directeurs de la Société franco-chinoise au moment où nous avons passé le concours à l’embarquement, nous puissions être admis aux cours spéciaux de l’Institut et logés dans ses locaux ;
« 2° Que sur les 1 500 que nous sommes environ, on nous garde en France, n’ayant aucun nouveau concours à passer puisque nous avons subi avec succès celui de l’embarquement, conforme au programme de l’Institut et suffisant d’après les règlements pour l’admission.
« Nous ne sommes pas deux fractions ennemies, ceux qui arrivent et ceux qui sont chassés, et la place ne manque pas à l’Institut pour nous loger, si l’on s’en donne la peine, pas plus que les sources pour alimenter le budget.
« M. Tcheng Log, ministre de Chine à Paris, ne nous a-t-il pas affirmé, le 16 septembre dernier :
 « Vous pouvez très bien entrer à l’Institut, je m’entendrai avec les Français, car les gouvernements français et chinois subventionnent chacun d’une somme considérable cet Institut. Vous avez donc le droit d’y participer. »
L’ambassade de Chine a offert aux postscolaires sans ressources de les rapatrier. Ils ont refusé, disant : « Nous sommes venus en France au prix de lourds sacrifices, en vendant parfois tout ce que nous possédions, nous ne voulons rentrer au pays qu’avec tout le bagage technique et scientifique qu’il faut pour nous rétablir, nous et nos familles. »
Enfin, le gouvernement chinois a fait connaître qu’il mettait à la disposition de son ambassadeur, à Paris, une « dernière » somme de cent mille francs pour distribuer aux postscolaires sans ressources les subsides indispensables.
Cette somme sera absorbée le 15 octobre, et l’on se retrouvera au même point. À moins que, d’ici là, les finances de la République du Milieu s’améliorent miraculeusement, ou bien les dispositions de ses dirigeants.

Les délégués postscolaires auprès de M. Wood
M. le vice-consul Li-Tchuin est venu au nom de l’ambassadeur négocier la solution de l’incident des Postscolaires.
Il a émis l’idée que, provisoirement tout au moins, une nouvelle section fût créée pour eux à l’Institut franco-chinois.
Nous croyons savoir que le maire de Lyon a accueilli favorablement cette suggestion.
Deux délégués des Postscolaires, installés au fort Montluc, sont venus hier après-midi exposer à M. le directeur Wood leur situation.
Ils se sont retirés sur la promesse que la question allait être examinée de toute urgence de concert avec les autorités françaises, M. le maire de Lyon et le président de L’Association franco-chinoise, monsieur le doyen Jean Lépine.
Nous avons tout lieu de croire que tout cela s’arrangera sans retard. Aussi bien que demandait-on... : La création d’un centre de culture franco-chinoise à Lyon. Les jeunes Chinois affluent plus nombreux qu’on ne l’espérait. Trouverait-on la mariée trop belle !
Pour nous, qui avons applaudi à cette initiative, dès le premier moment, nous souhaitons aux « postscolaires » comme aux « officiels » la plus cordiale bienvenue. Et nous apprendrons le chinois pour leur dire correctement : « Hoan yin ni ! » nous sommes contents de vous recevoir, jeunes amis Chinois !

Le Progrès, 26 septembre 1921 (à la Une)