Lyon Républicain du 26 septembre 1921 : « Les Chinois de Chine ont remplacé au Fort Saint-Irénée les Chinois de France. »

Le 26 septembre 1921, paraissait à la « Une » de Lyon Républicain un autre article consacré à l’arrivée à Lyon des premiers étudiants de l’Institut franco-chinois.
Le voici reproduit ici dans son intégralité.

Les Chinois de Chine ont remplacé au Fort Saint-Irénée
les Chinois de France

Ainsi que nous l’avions annoncé, un groupe de cent quinze étudiants chinois, arrivant de Chine, sous la conduite de M. Wood, et débarqués samedi à Marseille, par le paquebot « Porthos » ont pris, hier matin, possession du fort Saint-Irénée. La chose se passa sans incident.
Que vont devenir maintenant les cent réfugiés du fort Montluc ? La question demeure toujours pendante et ne semble pas facile à résoudre. Un esprit indépendant, après avoir entendu les arguments fournis de part et d’autre, aurait grand’peine à trancher le différend.
– Nous étions en France, disent les réfractaires, disséminés dans plusieurs Collèges, Lycées et Facultés apprenant à connaître votre langue et votre beau pays, afin d’en rapporter l’amour dans l’Extrême Orient où nous voulons retourner.
Lorsque l’Institut s’est créé, nous nous sommes spontanément réunis dans ce foyer si généreusement accueilli par votre municipalité et subventionné par les gouvernements français et chinois, et qui semblait devoir être ouvert en premier lieu aux étudiants chinois sans ressources, qui n’avaient pas hésité à quitter leur pays pour venir étudier la civilisation française. Avec l’opiniâtreté coutumière à notre race, nous avons toujours consacré les loisirs que l’étude nous réservait, à gagner notre pain et nombreux sont encore ceux de nos camarades qui travaillent. Mais la crise générale du chômage réduit tous les jours le nombre de ceux qui peuvent se suffire. Dans ces conditions, nous croyons fermement à notre droit d’être admis à entrer à l’Institut.
L’Institut est une œuvre destinée à secourir et à accueillir les étudiants chinois. À ce titre, nous y avons été admis. Pourquoi en avons-nous été chassés ? Parce que des étudiants viennent de partir de Chine et qu’il n’y aurait pas de place à l’Institut pour les recevoir si nous y restions. Ayant été avisés au dernier moment de cette situation, il ne nous a pas été possible en informer les autorités et le public, qui sont restés ignorants ; une conversation aurait certainement aplani toutes les difficultés et résolu sans mobilisation des forces de police une situation qui n’avait rien d’embrouillé ni d’illicite.
Nous demandons donc : 1° Que, selon les promesses de MM. les directeurs de la Société Franco-Chinoise d’Éducation, au moment où nous avons passé le concours à l’embarquement nous puissions être admis aux cours spéciaux de l’Institut et logés dans ses locaux ; 2° Que sur les 1 500 que nous sommes environ, on nous garde en France, n’ayant aucun nouveau concours à passer, puisque nous avons subi avec succès celui de l’embarquement, conforme au programme de l’Institut et suffisant, d’après les règlements, pour l’admission.
Nous ne sommes pas deux fractions ennemies, ceux qui arrivent et ceux qui sont chassés, et la place ne manque pas à l’Institut pour nous loger si l’on s’en donne la peine, pas plus que les ressources pour alimenter le budget. Nous sommes tous des étudiants et les papiers saisis par la police en sont la preuve formelle.
Nous nous sommes installés sans que M. Tsu, sous-directeur de l’Institut, le sache, parce que nous avons craint qu’en étant prévenu, il nous en empêche par la force et que nous savions qu’étant étudiants l’entrée ne devait pas nous, être interdite.


En haut, à gauche : Étudiantes chinoises. Dans le groupe : MM. Vood (1), Tsu (2), Tsen (3), – À droite : Entrée de l’Institut Franco-Chinois. – En bas, les Étudiants nouvellement arrivés.

 

M. Li Tchuin, vice-consul de la République chinoise, envoyé dans notre ville par le ministre de Chine à Paris, aussitôt que celui-ci eut connaissance du coup d’audace tenté par les étudiants, a, depuis son arrivée, multiplié les démarches pour arriver à une solution amiable du conflit. Chez M. Audinet, directeur de la Compagnie générale d’Extrême-Orient et secrétaire du comité de patronage des jeunes Chinois en France, où nous avons pu le rencontrer hier, M. Li Tchuin nous a fait part de ses impressions :
– Il y a, en France, quinze cents Jeunes Chinois environ, que le gouvernement de la grande République asiatique avait envoyés pour prendre contact avec votre civilisation et se former à votre langue et à vos méthodes commerciales. L’institut Franco-Chinois n’était pas alors créé et l’on avait simplement fait à ces jeunes gens la promesse de les aider en leur trouvant du travail dans des usines ou des maisons de commerce.
La Société Franco-Chinoise leur donna en outre quelques subsides en argent. Tout alla bien jusqu’au moment où survint la grande crise de chômage. À cette époque, vers la fin du mois de février, la plupart des étudiants chinois, à cause du manque de travail, furent renvoyés des places qu’ils occupaient ; et la Société Franco-Chinoise se trouva dans l’impossibilité, faute de ressources suffisantes, de continuer les secours financiers qu’elle avait assurés jusqu’alors. La Légation de Chine à Paris se substitua à elle et, avec l’aide du gouvernement français, parvint à assurer l’existence des étudiants chômeurs. On créa un comité de patronage des jeunes Chinois en France, comité composé de personnalités chinoises et françaises qui, à partir du mois de juin, se chargea d’aider et de secourir mes compatriotes sans ressources.
Cependant les difficultés financières dans lesquelles on se débat, en Chine comme en France, vinrent entraver les bonnes volontés.
Avec les ressources dont disposait le comité, il ne pouvait espérer soutenir ses charges au delà du 15 septembre. Une dernière subvention de 100 000 francs, accordée par le ministère français des affaires étrangères, permit de reculer d’un mois l’échéance fatale que l’on prévoyait, où nous serions obligés de rapatrier les 1 500 étudiants chinois.
– Mais, puisque l’Institut était créé, pourquoi ne pas les y admettre ?
– Parce que, en premier lieu, les places y sont trop limitées ; ensuite parce que ces étudiants, sans ressources, ne peuvent remplir les conditions financières exigées ; chaque élève de l’Institut doit, en effet, payer un droit mensuel de trois cents francs. Créer des bourses ?… Avec quoi, puisque nous n’avons même pas l’argent nécessaire pour permettre à nos jeunes compatriotes de se suffire à eux-mêmes en attendant de trouver du travail. Nous ne demanderions pas mieux que de pouvoir créer un Institut assez grand pour les admettre tous, mais pour réaliser ce rêve il faudrait des sommes énormes que nous n’avons pas.
– Alors quelle solution voyez-vous au conflit ?
– Je la cherche aussi équitable que possible et favorable à tous, répondit M. Li Tchuin, mais je ne l’ai encore pas trouvée.

Lyon Républicain, 26 septembre 1921 (à la Une)