Revue L’Extrême-Orient de février 1921 : « La visite à Lyon de M. Tsai, recteur de l’Université de Pékin. »

En février 1921, Maurice Courant, professeur de chinois à l’Université de Lyon, publiait dans la septième livraison de la revue L’Extrême-Orient (p.35-38), un article consacré à la visite à Lyon de Cai Yuanpei 蔡元培 (1868-1940).
Le voici reproduit ici dans son intégralité.


 

 

Notre Université lyonnaise a reçu au début de ce mois la visite trop brève d’un personnage sympathique que chacun a accueilli de son mieux. M. Tsai (Tshai Yuen-phei) est présentement le Recteur de l’Université nationale de Péking. C’est, semble-t-il, un esprit tout de finesse, de générosité et de volonté dans une enveloppe frêle ; lettré d’ancien style, il a reçu cette formation littéraire et sociale, morale et psychologique, qui était souvent gâtée par un excès de formalisme, mais qui, à des caractères droits et résistants, donnait pénétration et hauteur de vues. Ceux que l’éducation classique chinoise n’a pas surchargés et engoués, elle en a fait de prudentes et discrètes personnes, ou, pour prendre un langage moins ancien, des hommes de bon sens et de bon conseil, voire des sages et des chefs. Je ne serais pas surpris que M. Tsai dût être rangé parmi ces derniers.
Sous l’Empire, il avait passé, jeune, les concours du doctorat et obtenu le grade éminent d’académicien à l’âge de vingt-deux ans ; il se consacrait à l’enseignement, quand les défaites de 1894 l’éveillèrent, ainsi que beaucoup d’autres, et donnèrent une direction neuve à ses méditations coutumières. Dès lors, dans l’école et dans les associations, par la parole et par le pinceau, il lutta pour le patriotisme, pour les droits du peuple dont il trouvait facilement la charte dans les livres les plus anciens et les plus révérés de son pays, pour l’éducation de la femme aussi et pour l’abolition des pieds mutilés. Puisque les institutions régnantes, pensait-il, avaient mené la Chine à ce point, il les fallait réformer sans retard en demandant à l’Europe le secret de sa force. Beaucoup d’Orientaux ont copié, en Occident, avant tout, notre armature économique et nos procédés techniques. M. Tsai n’est pas de ceux-là. Bien loin, certes, de négliger les sciences appliquées, il n’oublie toutefois jamais que tant vaut l’esprit, tant vaut l’homme. L’éducation chinoise étant périmée, il fallait puiser là où semblait être la source de toute culture et de toute méthode ; aussi, de 1898 à 1912, voyons-nous notre hôte de l’autre jour s’abreuver aux eaux de la science allemande, d’abord à Tshing-tao, puis à Berlin et à Leipzig ; bien d’autres que lui ont, dans ces années, subi ce prestige, qui depuis l’ont reconnu pour un mirage. Mais, en 1913, il est à Paris, il étudie notre langue et nos idées, il écrit divers traités et avec ses amis, par exemple M. Li-Yu-ying, travaille à fonder diverses sociétés franco-chinoises. À la guerre déclarée, il reste chez nous, poursuivant ses travaux, et ne rentre en Chine qu’à la fin de 1916, parce qu’il a été nommé recteur à Péking.
Quelles directions va-t-il donner autour de lui ? Il reste fidèle à ses actes et à ses discours précédents. Dès 1912, lors de la révolution chinoise, il repoussait l’idée d’une république militaire et voulait une morale publique fondée sur la liberté, l’égalité, la fraternité ; et les trois principes de notre devise républicaine, il les montrait dans trois des vertus qui ont été le plus prêchées par Confucius, celles dont on traduit d’habitude et peut-être à faux les noms par justice, compassion, humanité. À peine débarqué, dans l’hiver 1916-1917, il déclare ouvertement que les empires centraux combattent pour le droit de la force, que les alliés défendent la solidarité humaine : celle-ci doit l’emporter. À cette date, une telle conviction peut s’appeler prescience ; et dans la Chine d’alors, qui n’avait pas pris parti, elle témoigne d’un vrai courage moral.
Bientôt après avoir pris possession de sa charge, il s’adresse aux étudiants, leur rappelant, en vrai éducateur, que l’Université est un lieu d’études désintéressées où l’on se forme pour servir le pays ; il ne s’agit pas d’y gagner des grades, de l’avancement ou de l’argent. Par tous moyens, il intéresse les jeunes gens à la vie universitaire, les encourageant à former des associations d’études, de sport, voire de banque et de rédaction de revues ; il veut qu’ils apprennent à se mouvoir eux-mêmes, à examiner, à décider, à assumer une responsabilité. Une bonne partie de sa pédagogie est là ; et d’un autre côté, il cherche à les affiner en leur faisant goûter les beaux-arts, à élargir leur esprit en leur montrant les rapports profonds qui lient les sciences et les lettres, c’est-à-dire la connaissance de l’homme et celle de la nature. Lui-même a pratiqué les deux disciplines, avec le même enthousiaste et le même esprit critique ; il a en plus d’une circonstance usé du même esprit qu’il recommande, esprit de ferme résolution, de fine modération et de sagesse généreuse. Il suffit de rappeler quelques traits de sa vie publique. Toujours fidèle au parti des réformes qu’il a une fois choisi, il a repoussé toute compromission avec d’autres hommes et avec d’autres idées. Il a marqué parmi les modérés, parfois non sans risques ; lorsque d’aucuns proposaient le massacre des Mandchoux, il a courageusement élevé la voix, condamnant seulement leurs privilèges et rappelant tous les liens qui les unissent aux Chinois. Lorsque des théoriciens prêchaient le communisme et la suppression du mariage, il recommandait aux hommes de ne pas prendre d’épouses de second rang et il disait : quand il n’y aura plus de dévergondage, on pourra parler de supprimer le mariage, quand il ne sera plus question de prendre à la légère même un brin d’herbe, on pourra parler de mettre les biens en commun. Tel est l’homme de caractère généreux et de sens réaliste qui préside aux destinées de la grande université chinoise.
Mais, s’il est au premier rang, il n’est pas le seul ; et j’aime à me rappeler l’aspect de droiture, de conviction, la hauteur de vues de M. Lin Tchhang-min, la bonne humeur, l’information étendue de M. Tchang Ki, l’esprit ouvert et enthousiaste de M. Hi Yu-ying que j’ai eu précédemment le plaisir de rencontrer.
Des étudiants chinois nous seront envoyés à Lyon, en nombre modéré ; c’est une élite que nous recevrons, formée, choisie, amenée par des hommes qui se rattachent aux universités. Ces hommes veulent réformer leur pays, et ce qu’ils viennent chercher en France, ce n’est pas seulement la science pure, morale ou naturelle, ni ses applications industrielles ou agricoles, juridiques ou médicales (je reprends ici une distinction fort intéressante de M. Tsai) ; ils savent qu’ils trouveront chez nous méthode, simplicité abondance de clarté. Ce qui les attire aussi vers la France, c’est notre esprit de justice, c’est ce qu’il y a d’universel et d’humain dans notre génie. Il est bien vrai qu’un Français a écrit le livre de l’Inégalité des Races humaines, mais, ce n’est pas la France qui en a fait un credo ni une règle d’action. Notre esprit d’humanité rejoint les vertus confucianistes yi, chou, yen que M. Tsai appelle liberté, égalité, fraternité ; mais, je n’insiste pas, on m’accuserait d’être plus Chinois que les Chinois.
Les jeunes gens qu’on nous enverra doivent, à leur retour au pays, devenir des initiateurs ; notre institut franco-chinois sera une sorte d’école normale ; le mot a été prononcé. Les autorités universitaires chinoises ont donc un intérêt primordial à ne nous présenter que des sujets de valeur : pour des médiocres, l’argent dépensé par la Chine et les efforts faits seraient vains ; il ne resterait en fin de compte que des hommes inutilisables, des déclassés ; et les dirigeants responsables du mauvais choix garderaient le regret de l’échec et de l’œuvre compromise. Avec M. Tsai et ses amis, nous n’avons rien à craindre ; ils mettent trop haut le bien et le renom de la Chine pour s’exposer ainsi. On nous confiera des éléments triés, des jeunes gens suffisamment initiés aux choses de Chine, aux langues étrangères, aux sciences occidentales, appartenant à des familles considérées de toutes les régions : étant tels, ils seront à même de supporter les périls physiques et moraux d’une expatriation assez longue, tout prêts à poursuivre utilement leurs études, capables au retour d’exercer, autour d’eux, une action salutaire. Nous n’aurons donc pas à Lyon des aventuriers. Au reste, on sait bien qu’en Chine, pays démocratique depuis des siècles, les intellectuels ne forment pas une caste isolée ; ils sortent des entrailles de la nation ; fils de grands propriétaires ou de petits cultivateurs, fils de commerçants, ils se rattachent tous à des familles qui possèdent peu ou prou, du moins qui possèdent quelque chose ; telles familles sont un élément de stabilité ; elles sont légion en Chine, pays de labourage et de petite propriété. Et les quelques jeunes Chinois que nous voyons circuler parmi nous, s’ils ont impressionné leurs maîtres par leur application et leur volonté de progrès, ont été aussi remarqués du public pour leur attitude correcte et leur bonne tenue. Nous avons affaire à des jeunes gens qui savent se conduire, à des hommes bien élevés : ces qualités ne sont pas méprisables, moins aujourd’hui que jamais.
On va nous remettre des graines d’élite : notre Université les cultivera avec la connaissance de leur valeur et la conscience de sa responsabilité. Elle entend d’abord collaborer étroitement avec les maîtres et les directeurs chinois qui accompagneront les jeunes gens ; toute notre bonne volonté ne nous donne pas l’intuition de l’âme d’un étudiant chinois ; nous risquerions de mal comprendre et d’être mal compris ; nos collègues chinois nous épargnerons ces erreurs. Il y aura lieu aussi de leur faire apprécier Lyon et la France ; leur vie ne doit pas se confiner dans les murs des écoles ; nous avons à montrer de belles et bonnes choses, les reliques du passé, l’activité du présent, la famille française dont on parle sans la connaître, le beau pays de France, ou du moins un coin de ce pays : l’hospitalité lyonnaise sous toutes ses formes ne faillira pas à ce devoir. Et, à nous, professeurs, incombera la direction intellectuelle et morale de cette jeunesse ; comme les pèlerins chinois allaient jadis dans l’Inde chercher la loi du Bouddha, les étudiants d’aujourd’hui viennent demander à la France à Lyon, les méthodes de la science ; ils viennent à nous sans aucun doute, parce que leurs principes moraux et sociaux les rapprochent déjà de nous. Nous sentons l’honneur qui nous est fait et nous mesurons la responsabilité encourue ; et si nous acceptons l’honneur et la responsabilité, c’est avec la confiance que nos conseils auront sur nos amis, sur nos disciples, l’autorité morale voulue, car la responsabilité ne peut être séparée de l’autorité.
De la pépinière lyonnaise vont sortir de jeunes sujets vigoureux qui feront fleurir, sur les bords du Pacifique, nos idées de justice, nos méthodes d’honnêteté scientifique et de clarté : quel gain moral, quels profits économiques n’en résulteront pas ! On en parle déjà chez nos amis d’outre-mer et d’outre-océan. Mais je me suis déjà trop étendu : qu’on me permette de m’arrêter ici.

Maurice COURANT.
Professeur à la Faculté des Lettres.

L’Extrême-Orient, n° 7 (p. 35-38), février 1921.