Le mouvement travail-études

La création en 1921 de l’Institut franco-chinois de Lyon découle de la politique d’ouverture de la Chine aux « études occidentales ». Née dans les dernières décennies de la dynastie Qing (1644-1911), cette stratégie de réforme s’attaque à une société brusquement confrontée à l’Occident et qui peine à s’adapter à un monde en mutation. Dans ce contexte, un nouveau modèle éducatif apparaît nécessaire. L’envoi d’étudiants à l’étranger pour assimiler le savoir occidental est l’une des réponses à cette exigence. Ainsi un premier contingent de trente personnes part-il pour l’Amérique dès 1872 ; d’autres iront au Japon, en Europe et notamment en France.

Les quelque deux mille Chinois qui ont participé au Mouvement travail-études en France vivent un moment crucial de l’histoire de Chine. Le passage de la dernière dynastie mandchoue à une première expérience républicaine entraîne confusion et instabilité, mais aussi des combats entre seigneurs de la guerre qui donnent lieu à des exactions. Une situation économique désastreuse s’ajoute aux désordres et à l’incertitude, paralysant le pays et compliquant l’édification d’une société nouvelle.

Le principe du Mouvement travail-études a été élaboré par Li Shizeng (1881-1973) qui connaît très bien la France. Dès 1902, il étudie à l’École pratique d’agriculture de Montargis puis à l’Institut Pasteur. L’influence des idéaux anarchistes très répandus en France à l’époque, sa profonde admiration pour la culture de son pays d’accueil, ainsi que le vaste réseau de relations qu’il a tissé avec d’importants représentants des milieux politique, culturel, économique et diplomatique français, ont certainement aidé à la réalisation son projet, permettant ainsi à nombre de ses compatriotes de financer par leur travail leurs études en France.

Après l’implantation en 1908 d’une usine de traitement de soja à la Garenne Colombes, où travaillent une trentaine de Chinois venant de son village d’origine, Li Shizeng rentre en Chine en 1909 afin de plaider sa cause auprès du Gouverneur général de la province du Zhili. L’expérience de l’usine de la Garenne Colombes illustre bien le principe « travail diligent–études frugales » : une école est ouverte non loin de l’usine à l’intention des ouvriers. Là, Li Shizeng et Wu Zhihui (1864-1953), autre instigateur de ce mouvement, leur enseignent le chinois, le français et les disciplines scientifiques.

Dans un cadre frugal, un code moral très strict (pas d’alcool, pas de tabac, pas de jeu, pas de prostituées, etc.) règle la vie des étudiants-ouvriers qui partagent leur quotidien entre un travail pénible et des études appliquées pendant leur temps libre.

Pour les fondateurs du mouvement, ce principe doit permettre l’avènement d’un homme nouveau : un citoyen entièrement voué au travail, d’une droiture irréprochable. De plus, cette formule aspire à promouvoir les valeurs d’entraide, de coopération et d’égalité entre les hommes, faisant échos aux valeurs défendues par certains anarchistes.

À la chute de la dynastie mandchoue, Li Shizeng fonde en 1912 l’Association travail-études en France (Liu Fa jianxuehui) avec l’appui de Cai Yuanpei (1868-1940), ministre de l’éducation, et de Wang Jingwei (1883-1944) figure populaire — à cette époque — de la révolution et membre important du Guomindang.

Une école préparatoire est ouverte à Pékin. Moyennant de faibles frais d’inscription, les étudiants peuvent suivre des cours de français et de culture générale pendant un semestre, avant de poursuivre leurs études en France grâce aux arrangements pris par Li Shizeng pour leur placement dans les écoles et les lycées de Montargis, Paris et Fontainebleau. En deux ans, environ cent quarante Chinois se rendent en France.

Cette expérience se démarque de la vague d’envoi d’étudiants à l’étranger qu’avait jusqu’alors connue la Chine : d’abord, ces études frugales à l’étranger sont ouvertes à un plus grand nombre de Chinois, sans qu’ils soient issus d’écoles de type « moderne » (académies navales et militaires, écoles de langue) fondées en Chine, ni de familles aisées ou riches ; ensuite, l’objectif de ces études est moins l’acquisition de compétences techniques ou spécialisées (sanctionnées notamment par l’obtention d’un diplôme), que l’adoption d’un mode de vie frugal et laborieux, imprégné des valeurs et des idéaux progressistes et républicains français.

L’école préparatoire fondée à Pékin ferme ses portes en 1914 sur l’ordre de Yuan Shikai qui craignait les éventuels effets subversifs d’un envoi massif d’étudiants. De plus, l’éclatement de la première guerre mondiale met temporairement fin à l’envoi d’étudiants et ouvre la voie au recrutement de quelque 135 000 travailleurs chinois afin de compenser le déficit de main-d’œuvre causé en France par le conflit.

En 1915, Li Shizeng lance dans son pays la Société du travail diligent et des études frugales (Qingong jianxuehui) qui promeut « la diligence et de la persévérance dans le travail et la frugalité pour les études ».

L’année suivante il fonde à Paris une école pour travailleurs chinois. Il participe aussi à l’organisation de la Société franco-chinoise d’éducation (Hua Fa jiaoyuhui), organisme chargé de la promotion, de l’organisation et du financement des échanges culturels et éducatifs entre les deux pays, plaçant les étudiants dans les usines et les classes préparatoires de français des collèges.

La sélection des Chinois participant à ce mouvement se fait à l’Université de Pékin mais aussi dans des écoles préparatoires fondées à Baoding, Chengdu, et plus tard à Changxingdian. Environ 1 400 étudiants, originaires des provinces du Sichuan, du Hunan, du Guangdong, du Zhejiang, du Jiangsu et du Hubei, viennent en France, entre 1919 et 1920. Parmi eux, figurent Zhou Enlai, Deng Xiaoping, Chen Yi, Li Fuchun, Li Weihan, Nie Rongzhen, Xu Teli. Sur 1 414 étudiants chinois recensés en 1920, 498 sont placés dans des usines (aciéries, à Firminy et Saint-Chamond ; armement à Harfleur et au Creusot), 579 dans des écoles (en majorité secondaires, principalement en banlieue parisienne, à Montargis, Melun et Fontainebleau), 71 dans des lycées et 34 dans des écoles spécialisées. Ils avaient généralement entre 16 et 25 ans.

Le Mouvement travail-études se révèle dès le départ très populaire en Chine : ses participants y voient la chance d’accéder à un meilleur niveau d’instruction et de constituer une avant-garde intellectuelle imprégnée d’une culture et d’une façon de penser nouvelles. Le rejet de la tradition et des valeurs confucéennes est très répandu après le Mouvement du 4 mai 1919. Ces étudiants-ouvriers sont généralement considérés comme des idéalistes plutôt que comme des idéologues. Leurs positions se caractérisent par un radicalisme aigu, un engagement politique — quel qu’il soit — très marqué et l’intime conviction de pouvoir changer la destinée de leur pays. Mais dans la France d’après-guerre, leurs ambitions se heurtent à une réalité difficile : les salaires sont souvent trop bas, le chômage augmente avec la fermeture massive des usines, les aides des organes compétents — souvent insuffisantes — sont versées irrégulièrement. Les protestations s’accentuent à partir de février 1921.

Cependant, les promoteurs du mouvement optent pour une nouvelle politique, axée sur l’enseignement supérieur, en collaboration avec les autorités françaises, et créent l’Institut franco-chinois de Lyon.

Les Chinois présents en France voient dans cet établissement, qui ouvre ses portes en septembre 1921, une solution à leurs problèmes. Il devient toutefois vite manifeste que l’accès à l’Institut ne leur sera pas accordé : le recrutement des élèves est effectué en Chine, par concours. Il faudra attendre la fin des années 1920 pour qu’un examen soit ouvert aux Chinois résidant en France.

L’admission est donc refusée aux étudiants-ouvriers déjà sur place. Ce refus sera à l’origine de la protestation connue sous le nom de Marche sur Lyon.

Le Mouvement travail-études touche alors à sa fin. L’Institut franco-chinois de Lyon, même s’il rompt radicalement avec l’esprit du précédent système, sera le dernier appuis des Chinois venus étudier en France, avant l’établissement en 1949 de la République populaire de Chine.


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Remerciements : Département des Études chinoises - Université Jean Moulin Lyon 3, établissement propriétaire du fonds de l’Institut franco-chinois de Lyon.

Crédit photographique : Bibliothèque municipale de Lyon, Didier Nicole.