L’histoire de l’IFCL (1921-1946)

Les grandes difficultés économiques rencontrées par les étudiants-travailleurs chinois en France, au lendemain de la première guerre mondiale, ont amené à considérer le Mouvement travail-études comme un relatif échec : ce système reposait sur l’embauche des Chinois dans les usines françaises, chose devenue impossible à la fin des années 1920. Les promoteurs du mouvement doivent envisager une alternative tirant les conséquences de l’expérience récente et propre à apporter stabilité et efficacité. De là naît l’idée d’établir en France une université chinoise.

La première véritable allusion à la création d’une Université franco-chinoise à Lyon date de septembre 1919 lors de la rencontre à Lyon entre le recteur Paul Joubin et Li Yuying (Li Shizeng) qui n’est pas officiellement mandaté par les autorités chinoises. Le projet qu’il remet trace les grands traits de cette université, réalisation commune de la France et de la Chine. La France prendrait en charge les bâtiments, logerait les étudiants, les nourrirait et leur dispenserait un enseignement spécialisé ; les fonds proviendraient en grande partie de l’indemnité dite des Boxers (il s’agit de la dette imposée à la Chine par les grandes puissances occidentales et le Japon à la suite du soulèvement des Boxers en 1900 ; plusieurs de ces pays avaient alors déjà affecté les versement perçus à ce titre au financement de projets d’éducation de jeunes Chinois).

Les négociations sont longues et leurs débuts difficiles. Le Ministère français de la Guerre a accepté de céder un fort militaire vacant — le Fort Saint Irénée — et son terrain, afin d’y accueillir l’Université franco-chinoise. Plusieurs points demeurent toutefois en suspens : le réaménagement des bâtiments, mais surtout le cadre juridique de cette université. Chu Minyi, le représentant des Chinois, engage les travaux grâce à des fonds provenant de Pékin. Avec Maurice Courant (professeur de chinois à l’Université de Lyon), il entreprend la rédaction d’un avant-projet destiné à définir la gestion de cette université. Toutefois, les négociations entre Chinois et Lyonnais sont délicates et tumultueuses. En effet, Li Shizeng et les représentants officiels de la Chine en France souhaitent que les étudiants-travailleurs en grande difficulté économique soient accueillis à Lyon, chose que n’envisagent pas du tout les Français. Les malentendus sont si vifs que les Chinois menacent même d’installer cette université en Belgique.

Pourtant un accord est trouvé. C’est l’Association universitaire franco-chinoise fondée officiellement le 3 août 1921 qui est chargée de la gestion de l’Institut franco-chinois de Lyon. Dans cette association siègent Chinois (Cai Yuanpei, Li Shizeng, Chu Minyi, Wang Jingwei… ) et Français (Maurice Courant, Edouard Herriot, Paul Joubin…).

Toutefois, à quelques jours de l’arrivée à Lyon (prévue pour le 25 septembre 1921) des étudiants chinois choisis sur concours à Pékin, Shanghai et Canton, plus d’une centaine de Chinois venus de Paris et d’autres villes françaises convergent vers Lyon pour demander à être admis à l’Institut. Ils seront expulsés de France au début du mois d’octobre 1921.

Entre-temps, Wu Zhihui avait été nommé directeur de l’Institut, tandis que Tsen Tsonming l’assistait en qualité de secrétaire.

Wu Zhihui et les étudiants en provenance de Chine arrivent à Lyon, après avoir débarqué à Marseille. Le premier étudiant chinois inscrit est une jeune fille : Huang Shikun. Durant les vingt-cinq années d’existence de l’Institut franco-chinois de Lyon (1921-1946), ils seront quatre cent soixante-treize.

Un problème est récurrent au cours de ces vingt-cinq années : celui du financement. Pour les étudiants qui s’acquittent de leurs frais d’études et de séjour, la question ne se pose pas. Mais pour les boursiers de l’Institut et pour l’Institut franco-chinois lui-même, les finances sont un soucis presque permanent. Les fonds sont en partie fournis par les gouvernements provinciaux chinois qui n’envoient pas toujours à temps les sommes promises et très attendues. De ce fait, la gestion est toujours soumise aux aléas de la situation économique et politique chinoise. Ceci explique pourquoi, certaines années, l’activité de l’Institut est très faible et le nombre d’étudiants réduit, voire nul.

Certains étudiants ne peuvent s’habituer à la vie lyonnaise et ne restent que quelques mois. D’autres, au contraire, profitent pleinement de l’Institut franco-chinois pour acquérir les bases d’une solide formation et réussir leurs études. Ceux-là connaissent à leur retour en Chine — après quelquefois plus de dix années passées en tant qu’étudiant de l’Institut — un succès professionnel à la hauteur de leur réussite universitaire française. Le nombre d’étudiants de l’Institut ayant quitté Lyon après avoir soutenu une thèse d’État témoigne de cette réussite.

Durant ces vingt-cinq années d’un fonctionnement difficile, l’Institut franco-chinois de Lyon a très largement rempli sa mission. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, la France connaît toutefois de grandes difficultés et est confrontée à une reconstruction qui s’annonce longue et coûteuse. De son côté, la Chine est en proie à la guerre civile. Le projet franco-chinois d’éducation n’est alors plus au centre des préoccupations. L’Institut franco-chinois ferme donc définitivement ses portes. Le dernier étudiant (mademoiselle Shi Zhende) est inscrit en 1946. C’est alors une page d’histoire entre Lyon et la Chine qui se tourne.

Le choix de Lyon

Quelles sont finalement les raisons qui ont fait de Lyon le lieu d’établissement de cette Université franco-chinoise ? Elles sont multiples : deux parlementaires lyonnais importants : Marius Moutet (1876-1968) et Edouard Herriot (1872-1957) — respectivement vice-président de la Société franco-chinoise d’éducation, et maire de Lyon — sont tous deux très attentifs à ce qui est en train de se jouer dans la nouvelle République chinoise, particulièrement à la situation des étudiants chinois en France.

Sans nul doute, ils ont été également influencés par les relations culturelles et économiques entre Lyon et la Chine, liées aux missions religieuses et commerciales vieilles de plusieurs siècles (Lyon est souvent considéré comme le point le plus occidental de la Route de la soie). Un autre atout de Lyon, est la présence d’une université et de nombreuses écoles spécialisées, d’un corps professoral large et de qualité. En outre, Lyon a sans doute été préféré à Paris pour des raisons liées à son climat politique, moins révolutionnaire. L’Institut franco-chinois rejette en effet absolument toute activité étrangère aux études ; personne (parmi les Français) n’ignore en effet que de nombreux Chinois viennent en France pour y mener des activités politiques, ce dont ne veut en aucune façon l’université de Lyon.


Le mouvement travail-études | La marche sur Lyon


Remerciements : Département des Études chinoises - Université Jean Moulin Lyon 3, établissement propriétaire du fonds de l’Institut franco-chinois de Lyon.

Crédit photographique : Bibliothèque municipale de Lyon, Didier Nicole.