Le printemps

du numérique

du 4 au 18 avril 2020

BD et Mangas

Shangri-La

Mathieu Bablet

Les derniers humains ont fui la terre et s’entassent à bord d’une station spatiale dirigée par la multinationale Thianzu. Afin de pouvoir continuer à y (sur)vivre, les individus travaillent et consomment pour cette entreprise. Le héros, Scott, est un scientifique ayant adhéré à la cause et au mode de vie de Thianzu. Son frère, Virgile, est son opposé : plus révolté, il fait des découvertes et essaie de persuader son frère de les révéler aux autres habitants. Dans le même temps, les humains aimeraient que le projet de terraformation de Titan se concrétise, afin de pouvoir retourner vivre sur une nouvelle terre et sortir de la station spatiale.
Entre 1984, Le meilleur des mondes ou même Alien, le huitième passager, Mathieu Bablet offre un condensé graphique spectaculaire, cohérent et aux multiples références qui réunit les questionnements de son époque avec ceux traités depuis un siècle par la science-fiction : système totalitaire, spécisme, racisme, conquête spatiale, société de consommation etc.

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Psycho-pass

Midori Gotou, Natsuo Sai

L’histoire se déroule dans un Japon futuriste, en l’an 2112. La société japonaise s’est refermée sur elle-même et a implémenté un programme appelé Sybil qui monitore en temps réel l’état psychologique de chaque citoyen ainsi que son coefficient de criminalité appelé Psycho-pass. Si les mesures dépassent un certain seuil, l’individu est traqué par les Exécuteurs du Bureau de la Sécurité Publique afin d’être réformé (si son cas le permet) ou bien éliminé, assurant ainsi une société sans crime, enfin presque…
Ce manga dont le concept n’est pas sans rappeler un certain Minority Report de P. K. Dick, parvient à mêler habilement science-fiction et enquête policière, tout en prenant le temps de creuser l’intériorité de chacun des personnages.

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L’île panorama

Suehiro Maruo, d’après Ranpo Edogawa

Si l’utopie peut apparaître comme un concept imaginaire motivé par un idéal, on se doute bien que l’idéal des uns ne sera pas nécessairement celui des autres. Et c’est précisément le cas avec L’île panorama manga né du roman éponyme d’Edogawa qui demeure avant tout le rêve égoïste d’un "homme râté". La forme même de l’île se prête formidablement à l’utopie, format exclusif témoignant de l’ambition égocentrique d’un seul homme. Isolée du continent ou partie détachée du corps terrestre, morceau plutôt qu’un tout, l’utopie insulaire semble d’autant plus vraie, davantage possible lorsqu’elle est séparée du réel connu. Étrange affirmation et pourtant confirmée puisqu’alors affranchie physiquement et mentalement des règles et repères qui régissent une masse globale (une terre, un état, une société…), elle peut ainsi se révéler dans toute sa splendeur. Splendeur spectaculaire et écarlate que cette île panorama qui se dévoile sous le trait de Maruo.
Usurpant l’identité et la fortune d’un homme, l’anti-héros élabore avec cet argent un ilot paradisiaque inspiré d’Edgar Poe qui sera le théâtre de ses fantasmes les plus fous. Nous suivons ainsi l’évolution de ce délire aussi beau qu’inquiétant, de son esquisse à sa conception technologique en passant par les nombreuses heures de travail nécessaires à sa réalisation. Mais petit à petit, le rêve vire au cauchemar.

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Mémoire morte

Marc-Antoine Mathieu

Dans une ville sans fin, véritable mégalopole administrative kafkaïenne, un super ordinateur dénommé ROM accomplit le travail de mémoire de l’espèce humaine à sa place, confinant cette dernière à l’immédiateté. Mais sans histoire, sans temporalité y a-t’il encore un futur ? Quand le savoir disparaît au profit des flux d’information et que la communication s’efface devant la technologie, peut-on encore parler de société ?
Et au milieu de tout cela, s’élève la voix de Firmin Houffe, un individu en lutte contre l’immobilisme dans lequel ses semblables sont englués.
Avec Mémoire morte, Marc-Antoine Mathieu nous propose une parabole poétique et brillante sur la société actuelle de l’information, servie par un dessin qui sait mettre en valeur la démesure d’une cité étouffante à la Brazil.

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Galaxy Express 999

Leiji Matsumoto

En montant à bord du galaxy express 999, on s’apprête à faire escale avec les protagonistes Testuro et Maetel dans un tas d’arrêts chimériques. On pourra alors parcourir une galaxie hétérogène et découvrir différentes planètes régies par des modes de vies et pensées variés bifurquant entre utopie et dystopie.
Nous suivrons le périple de Tetsuro dans sa quête d’un corps mécanique pour devenir immortel. Entamant ce long voyage vers l’éternité, bien des aventures s’enchaîneront et le conduiront à réfléchir sur son rêve initial. Car si la technologie poussée à son paroxysme peut prendre des airs de perfection, son interaction avec le réel peut parfois tourner au vinaigre… Et c’est bien ce que met en exergue cette série foisonnante qui ressemble à un recueil de contes moraux disséquant entre autres l’ethno-technologie de chaque planète.

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Ikigami, préavis de mort

Mase Motorō

Dans un Japon dystopique, une nouvelle loi est adoptée afin d’assurer la bonne santé économique du pays en évitant explosion démographique et chômage. À son entrée à l’école, chaque enfant est soumis à la "vaccination de prospérité nationale" au cours de laquelle on lui injecte une capsule programmée pour éclater entre 18 et 24 ans chez certains sujets et ainsi provoquer leur mort. Monsieur Fujimoto est employé à l’état civil. Son travail consiste à distribuer 24 heures avant l’éclatement de la capsule son préavis de mort (ikagami) à chaque condamné.
Un manga effrayant qui fait aborde l’absurdité et l’inhumanité de la machine bureaucratique, le capitalisme outrancier qui accorde plus de valeur aux chiffres qu’aux hommes, et la façon dont le fascisme s’installe à grands coups de lois.

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L’invention de Morel

Jean-Pierre Mourey, d’après Adolfo Bioy Casares

Toujours dans la lignée des archipels utopiques, on amarrera sur l’île de L’invention de Morel qui hantera le narrateur de la même la manière qu’une maison Usher. Dans cette BD de J.P. Mourey tirée du livre d’Adolfo Bioy Casares, le lecteur pourra pleinement ressentir ce phénomène avec le mystère qui plane sur l’île que finira par percer le narrateur. Alors que les fantômes se dissiperont, la présence de l’homme à l’origine du projet utopique demeurera effroyablement saisissante. Si la technologie au service d’une idée peut faire des miracles et créer l’illusion de vie, c’est bien parce qu’elle s’appuie sur la passion d’un homme qui fera tout pour parvenir à ses fins, aussi dangereuses soient-elles. Comme habitées par la folie de cet homme, les machines dysfonctionnent, tournent à vide, devenant folles à leur tour.
Devant ce spectacle, on ne peut que penser à la théorie de Michel Carouges autour des machines célibataires qui les définit comme étant « des images fantastiques ou systèmes d’images qui transforment l’amour en mécanique de mort. Gouvernée avant tout par les lois mentales de la subjectivité, la machine célibataire ne fait qu’adopter certaines figures mécaniques. C’est seulement lorsqu’on découvre peu à peu les indices de cette détermination subjective qu’on voit se dissiper le brouillard de l’absurde et se lever l’aube d’une logique implacable ».

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Dans la colonie pénitentiaire

Sylvain Ricard et Maël

Continuons sur la lancée desdites machines célibataires avec l’adaptation de La colonie pénitentiaire de Kafka par Sylvain Ricard et Maël. Sur une île éloignée, un officier s’affaire derrière une machine au mécanisme complexe en charge des exécutions, complètement subjugué par celle-ci. La machine de mort en question a été conçue comme LE système judiciaire ultime par son défunt commandant et l’officier a pour mission de tenter de persuader un voyageur de l’exemplarité de l’appareil.
À travers cette œuvre, Kafka met en scène un raisonnement tour à tour aveuglément lumineux porté par l’officier admiratif — occultant les travers de l’appareil qu’il manipule — et criblé de doutes soulevés par le voyageur, dubitatif devant l’horreur du spectacle. Pour autant, la bande dessinée parvient à conserver un ton léger qui accompagne subtilement le trait plus fébrile qui met à nu à la fois l’aspect monstrueux et absurde de cette machine administrative.

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La série des Cités obscures

François Schuiten et Benoît Peeters

Au sein de la série des Cités obscures de François Schuiten et Benoît Peeters l’utopie a largement pris ses quartiers. Les deux artistes ont créé un univers parallèle au nôtre à la fois similaire, mais explorant des possibles tant sur le plan architectural que scientifique. Ils ont développé des modèles de villes idéales fondées sur des technologies savamment étudiées. Les inventeurs sont nombreux, les idées fourmillent et la série se décline sous des formes narratives variées allant du récit illustré, à la bande dessinée, en passant par les journaux ou encore les guides de voyage.
L’utopie est au cœur de chaque volume embarquant le lecteur vers des sphères inconnues… La série dispose même de ses propres archives et ressources numériques consultables en ligne comme une sorte de mémoire enrichie de ces cités obscures : The impossible & infinite encyclopedia of the world created by Schuiten & Peeters.

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