Tremplin poétique

Tremplin poétique 2020 : Monstre(s)

Vous avez été très nombreux une nouvelle fois cette année à participer au tremplin Poétique et nous vous en remercions vivement.
Nous avons reçu les textes de 123 contributeurs sur le thème "monstres" proposé par Gabriel de Richaud.

Contraints d’annuler la lecture publique finale au Périscope, nous somme cependant très heureux de vous donner à lire ici les 22 textes sélectionnés.

Rien ne remplacera bien sûr le plaisir de les entendre portés par leurs auteur-e-s mais en attendant de pouvoir partager ce moment, bonnne lecture.

Les textes au format pdf.

En creux

Stéphanie Woussen

Ma peau se fait bois
Alors je grave la vie
De petits traits qui crissent, qui crient

Je creuse
Je me faufile en douce
La tête en fuite, cadence
D’une audace rampante
Je me lie au fond des griffes
au froid qui siffle
Sûre du vent
Je creuse
Feuilles noires de peau
éparpillées
Couvertes de peur en rigoles qui
Dégoulinent un chagrin
D’infections enfouies
Des petites lignes brisures
Des chemins qui ne mènent
Sourire crispé
Des sillons creux, puis pleins
Envisagés en chemins
lents rappels
soulagés en douleur

En deça

Marie de Chalus

Ca ne court pas les rues.
Ca ne court pas tout court.
Ca ressemble peut être
A des graines de courge
Un peu magiques
Poussant à contre-courant
Des cailloux à couteaux-tirés.

Ca coûte le prix d’un chant de coucou
Persistant à couver l’acoustique glacée.
Ca demande de l’écoute attentive.
Ca appelle à un « oui » et aux coups et aux rages ;
Ca vous coule parfois sous des vagues de larmes.
Puis, ça s’accroche, ça s’arrime à votre cou,
Pour vous faire aborder un tout autre visage.

Ca joue souvent des coudes.
Ca courbe les lignes droites du sol
En virages de cerf-volant au ciel.
Leur danse étrange coud
Des poèmes dans les mots
Et des ailes dans le dos
Aux sans plume et aux sans ailes.

Ca ne court pas les rues.
Ca ne court pas tout court.
Ca vient simplement, quelque fois, vous visiter.
Et vous faire accoucher
Face au soleil couchant,
De cet enfant-nuage aux couleurs d’outre-noir
Coulissé par l’espoir et prénommé « Courage ».

deux yeux jaunes dans la nuit ...

Clément Bollenot

deux yeux jaunes dans la nuit.
une gueule monstrueuse découpe le silence, disperse les étoiles.

l’animal hurle, stoppé dans sa course.
la porte devant moi s’ouvre. les autres restent fermées.
je suis le seul passager à monter au milieu de cette gare qui n’existe que par ma présence.

non-lieu.

sous mes semelles, le sol est dur ...

Clément Bollenot

sous mes semelles, le sol est dur, inhospitalier.
je danse sur le ballast, un filet de vent frais dans mes cheveux.
de chaque côté de la voie ferrée, des arbres hauts comme le monde me rappellent que je cours sur une cicatrice.

autrefois, la forêt ne connaissaient pas d’autre limite que celle du ciel, balafré de filaments d’étoiles. elle vit désormais au rythme des monstres qui la traversent.

la dernière feuille est tombée du figuier

Annick Bayle

la dernière feuille est tombée du figuier
au sol taches de rousseur ocre jaune
recroquevillées sous le dernier soleil

des gouttes de pluie ont rempli nos verres de gris
rien n’est promis
hormis les jours tristes qui marchent sur la tête
deux oiseaux se tournent le dos
l’un vole vers hier
l’autre recule vers demain
nuages gris et lune sans miel

impermanence
je ne peux pas croire que cela dure
ici là bas
là bas ici
ça change tout le temps

la forêt de tecks faite de bois et de chair
parfois les feuilles se rebiffent pareil à un soleil voilé
des volées d’oiseaux sortent de là
des singes naviguent au sommet des arbres
rejetant dans l’air des sillages mouvants

le jour décline sous les grands ormes jaunes
et revient sous d’autres couleurs

les grillons rompent le silence
le silence dit aux oiseaux de se taire
les oiseaux ferment leur bec
alors les papillons m’entourent
quiétude infinie

les lotus s’ouvrent
je vois les jacinthes qui les entourent
au milieu un dieu de pierre
le vide l’encercle
ce vide où tout est possible
pourquoi pas le bonheur

un bonheur de soie
mon corps s’y vautre
un bonheur de miel
l’espoir butine les corolles bleutées

les écailles argentées sur le naga lascif
les poils mordorés sur le tigre blanc
les soupirs gracieux sur le champs de pavot
les petits grains voluptueux de présence mirifique
les Si Wa qui égrainent des étoiles d’ébriété
les rafales pétillantes qui jaillissent des Hsaing Waing

et soudain
un bonheur de cendre austère recouvre le sable
partie la couleur safran
tel le gris immuable
mon âme s’assombrit
je tangue

aujourd’hui Pabuk la tempête
se déplace orageusement
de Bellingtung à Lampung
Zun le vent est devenu fou
cavalcade dévergondée
le soleil est déboulonné

tu t’envoles sans moi
attiré par le volcan
enivré par la lave incandescente
par le lac d’acide turquoise

solitude nue
contact rompu
un leurre une faveur une imposture

le dieu de la foudre me fait perdre l’équilibre
au premier courant d’air
je tombe
je me déchire
monstre terrassant

que penser de cette épreuve
noir si noir le sable est noir
le rideau de pluie le ciel la mer
tout est noir
et évince l’écume

les offrandes aux dieux tentent d’égayer mes pensées
en vain
un éclair de panique triste cogne dans mon ventre
telles les notes graves d’un gamelan

pourtant ici demeurent les dieux
dont je demande l’aide

leur temple ce vieil arbre
cette pierre posée là
pour recevoir l’offrande

un masque me regarde
un masque pour cacher
un masque pour imiter

qui es tu vraiment
Kama ou Yama
cela devenait clair

et soudain le masque change
je ne comprends plus rien

tourner la page
croire que de l’autre coté l’histoire est plus belle
les papillons
les bleus bien sur
et ceux avec une flamme jaune sur chaque aile
et ceux qui volent par deux amoureux
et aussi les oranges et verts curieux

tout un univers qui accueille mes pleurs
mon chagrin est un collier de perles de larme

un papillon perplexe me ferme les yeux
éblouissante justesse
d’un jour qui vole trop gris
la volute des mots même est impuissante
à calmer le tumulte et la confusion
alors le silence enfle
un oiseau à bec rouge pose sa voix dessus

je m’endors dans une humeur ambrée
le gris n’a rien à faire ici

L’Abeille et le Frelon

Bernard Bauguil

Ne vous méprenez pas, ce n’est pas une fable
Mais croyez-moi, les gens, une histoire véritable
Ici point de morale
Et la chute est banale.

Une abeille laborieuse œuvrait dans son foyer
Après longues envolées, bravant les pesticides
Elle s’occupait de tout, des enfants, du ménage.
Un frelon compagnon à peu près du même âge
Aimait, le soir venu, se frotter, éméché
Aux lumières de la ville chaude et animée.
Tout excité de sa bordée, à la maison, il rentrait tard
En érection le dard.

Elle dit non !
Il dit si, je suis ton compagnon !
Elle redit non !
Il redit si !
Elle le dispute
Il lui dit "pute" !

Elle prend la porte et la claque
Lui, violemment, porte une claque
Sans arme, elle prend ses cliques et ses claques
Il lance son poing
Elle pare le coup
Clic clac, il arme
Le coup part !

Et les voilà unis par le lien du carnage
Pour le meilleur et pour le pire.

MONSTREADORE

Lo

Ha ha ha, petit monstre, mais que tu es gracieux !
Avec tes dents pointues et tes yeux furieux
Et ce gras qui se dresse en pointe sur tes cheveux
Tu dénigres le taff et préfères chiller
Tu profites bien de ce que ta reum t’a acheté
Rien n’est vraiment cool, tout est cheum ou chanmé
Tu dénigres le bon goût, la teuhon sur tes ramps
La famille c’est joibour, les repas c’est pas l’temps (T.E.M.P.SSS)
Tu n’ranges pas ta brechan, c’est ton seul abri
On n’se capte pas, on est cher ennemi
Petit monstre, on t’aime tel que tu es
Alors grandis dans l’amour, sans rejet,
Maman monstre est fière de son petit
Une fois grand, il aimera ses monstres lui aussi

L’Hypocondre

Claire-Solène Constant

La marche de l’escalier a craqué en même temps que mon genou. Comme par hasard.
Ils disent que je suis folle, mais moi je sais bien qu’il est là, dans la quatrième marche. C’est là qu’il a élu domicile.

Il a des tentacules très spéciales, invisibles à nos yeux, qui peuvent s’insinuer entre chaque fibre de chaque chose ; qui traversent les veines du bois, les pores de la peau, les membranes des cellules ;
qui infiltrent tout votre corps sans que vous ne puissiez sentir l’intrusion.

Il en profite pour dérégler toutes vos fonctions métaboliques, pour saborder vos défenses immunitaires, faire pulluler les micro-organismes pathogènes, parasiter vos neurotransmetteurs, perturber vos glandes endocrines, rouiller vos cartilages, intoxiquer votre sang, gonfler vos ganglions, souffler votre cœur, déminéraliser vos os, inflammer vos tendons, goudronner vos poumons, et même empêcher l’apoptose de vos cellules cancéreuses.

D’habitude j’évite soigneusement la quatrième marche de l’escalier. Je ne sais pas ce qui s’est passé, je devais avoir l’esprit ailleurs. J’ai senti le craquement de la marche, puis celui de mon genou. Puis la douleur.

Personne ne me croit. Pourtant ce n’est pas un hasard. Je le sais, j’ai senti sa présence. Et mon genou me fait mal.

Les médecins sont des ignares. Rien sur la radio, rien sur l’Irm, rien sur l’écho, alors ils en déduisent que c’est dans ma tête. Quand ils ont vu ma tête, ils se sont empressés de rectifier : « c’est idiopathique ». J’ai dit et en plus vous m’insultez ?
Ils m’ont dit allez voir quelqu’un ;
Quelqu’un m’a dit : « nommez le monstre ».
J’ai dit il s’appelle Hypocondre.
C’est joli, a répondu quelqu’un.

Il m’a fallu du temps pour reconstituer les pièces du puzzle. Assembler les fragments, établir les liens. Il aura fallu une bronchiolite aiguë, partie d’une simple toux, trois migraines ophtalmiques, un malaise vagal, une lombalgie chronique, un syndrome des jambes lourdes, un nombre incalculable de saignements de nez, deux rhinopharyngites, trois torticolis, deux tendinites, douze insomnies, une crise de tétanie et un hoquet persistant.

C’est d’ailleurs le hoquet qui a récemment confirmé mes suspicions. Survenir au moment précis où je pose le pied sur la quatrième marche, une fois de plus... Qu’on vienne encore me dire que c’est un hasard. Et puis il y a eu le genou.

Désormais plus aucun doute n’est possible. Et je sais ce qu’il me reste à faire.
J’avais d’abord pensé au feu ; c’est un bon moyen, paraît-il, de chasser les démons. Mais je ne voudrais pas que ma maison parte avec. J’ai aussi envisagé de faire appel aux services d’un de ces marabouts qui laissent dans votre boîte aux lettres des messages truffés de fautes d’orthographes, qui vous promettent de résoudre tous vos problèmes et ne demandent paiement qu’après résultat mais, flairant l’entourloupe, j’ai préféré m’abstenir.

Je n’ai donc plus qu’une solution...
Je n’ai encore jamais fait de magie, mais quelqu’un m’a donné une formule.

« C’est joli... vous devriez écrire tout ça ».

Âne atomique

Julie Ricosse

Il y a comme
Un soupçon
D’activité intellectuelle
Dans l’air
Une étincelle
Pas aussi volatile
Que l’air, elle est
Plutôt lourde
Électrique comme
De l’eau lourde
Et puis suintante comme
Une pile usagée.

Peut-être parce que
L’air est un peu
Pétrochimiquement dépravé
Peut-être parce que
Le corps support d’activité
Soi-disant intellectuelle
Ce corps si mou
Sans cesse se meut
Sans cesse mue
À force se meurt
Subit et sue
D’ingérer
Ce gavage de collisions d’atomes
Cet outrage d’informations ultra sensibles
Cette collusion collective d’intérêts énergétiques
D’électrons vilement matériels
Qui grillent tous nos circuits

La technocratie de la vie
C’est pas tendre
« On pourrait faire affaire »
Dit-elle
« Si tu veux bien
Toi tu trimes
Moi je m’exprime
C’est la norme »
Elle tente
Toujours plus
Elle tonne
Dans nos veines

Moi je proteste
Cette profusion de fluides
Chimiques et abusifs en boucle
C’est obscène c’est dégoûtant
On s’en passerait
Tous ces atomes
Tout mignons mielleux
Magiques et magnétiques
A en crever
Qui passent du plus au moins
Sans même frémir
On les claquerait
Et nos corps fondus par les courants alternatifs
D’énergie pure et prédatrice
Frits et sans défense
Est-ce qu’on y pense ?

« On n’est pas des halls de gare »
Moi je dis

Je disjoncte

J’exige un référendum
Pour qu’on y réfléchisse.

Deux.

Agnès Janin

On m’a dit "C’est par ici !"
Mais moi, je n’ai rien trouvé.
On m’a dit "Prends le raccourci"
Mais moi, je n’ai pas aimé.
On m’a dit "Essaie encore"
J’ai poursuivi, non sans effort.

Puis on ne m’a plus rien dit.
Tout au plus, on a haussé les épaules face à mes questions.
Tout au plus, on a changé de sujet à son évocation.
Et on a commencé à taire son nom.

Tout le monde fait comme s’il n’était pas là, écrasant, à se pencher sur moi.

Mon teint gris ? Mes yeux creux ?
Ah, on s’en soucie...
Sans jamais l’incriminer lui.
Blanc comme neige, l’ami.

Il n’existe pas...

Esquive du monstre dans le silence écarlate.
Matador déchu que je suis,
Jamais je ne l’atteints vraiment
Tout au plus nous nous offrons une éteinte brève et fugace, celle dont les monstres ont le secret.
Mes banderilles ne se plantent que dans ma propre peau, je suis le seul dont le sang a coulé plic, ploc dans l’arène enfumée.

Jamais il ne donne le moindre coup de corne.
Plus malin que cela, le furieux en face de moi.

Il n’existe pas...

Il lui suffit de promener sa silhouette malingre dans l’ombre tenancière de ma nuit et me voilà tremblant et médusé.
Quel toupet ! Encore lui ? Là où on ne l’avait pas invité.

Ah mais c’est qu’il s’ennuie ! Il aura voulu s’amuser. Souris entre ses pattes, je me fais balloter au grès des courants de son humeur viciée.

Il n’existe pas...

Je le porte en mon sein, comme on porte un fardeau, je le porte en mon sein comme on porte un marmot. Toutes voies de guérison emballées dans un linceul.
Ma réjouissance, et non des moindres, me savoir deux là où d’autres sont si seuls.

Mon cher Jean

Eliane Fontaine

Mon cher Jean ,
bleu océan, vague délave,
lame marine, reflet d’écume,
poncive minérale,
s’affère à plate couture,
sillonne à points sérrés,
rivets cuivrés,
mystique denime, toile rebelle
à fleur de coton outragée, maltraitée ...
hâche deux eaux
KO !
teinte atteinte ,
orient de rivières bleues ,
Nature / Souillure
essouflée, ébréchée , laminée
croisade otage,
voyage initiatique
au droit de cuissage ,
Diktat impeccable
Prêt à Porter implacable,
Etreinte de Pied en Cap,
Moiteur excquise ,
démon demon corps éthérique,
jeté dans la peau,
peau à peau,
T’auras ma peau ....!

PETITE POUCETTE

Béatrice Aupetit-Vavin

Sur le chemin de la forêt
Petite Poucette sans bottes
si petite de gypse et d’os
a vidé de ses poches
tous ses petits cailloux blancs

alors avec courage
elle égrène ses vertèbres
une à une derrière elle

sur le chemin de la forêt
Petite Poucette a semé
toutes ses vertèbres n’en n’a plus
tourne en rond s’est perdue

Petite Poucette épuisée
au creux d’un talus s’est effondrée
désossée dévertébrée

c’est là que l’Ogre l’aurait trouvée
n’aurait fait d’elle qu’une seule bouchée
si ses frères vaillamment accourus
ne l’avait sauvée.

Ligne-la-Forêt

André Boutin

Le dieu du gris masque les hirondelles
Et berce les nuances des ardoises et des pierres

Le dieu du gris
Les ailes nuageuses de l’oiseau-pluie
Lentement font chatoyer des gris de nuances
Et de reflets sur les pierres des maisons
Les toits et le clocher d’ardoises

Le coq de l’église celui du monument aux morts
La pompe de la place et en bas le lavoir
Sont là pour ein dans la double grisaille du temps

Et le regard, ou l’âme, se grise
Glissant avec les gouttes sur le village
Qui palpite dans la douce passion de son anéantissement

La mort est une chouette grise

j’ai perdu mon téléphone portable

Astrid Thibert

j’ai perdu mon téléphone portable
j’ai senti tout de suite la perte
l’absence
je suis comme amputée
d’une tentacule
je dois réagir vite et avec sang-froid
stopper les hémorragies possibles
les fuites vers les comptes mails et autres
vers toutes ces portes ouvertes sur ma vie
les réseaux sociaux
ne pas laisser mon identité comme une peau morte que d’autres puissent enfiler
je dois tuer le membre encore vivant mais détaché de moi
je dois prévenir mes proches de mon état et les autres
je suis comme moins que moi-même
et pourtant encore physiquement moi-même
abasourdie
je n’arrive pas à croire
que je n’avais pas vu
que j’étais devenu une hybride
ultra-connectée
avec des antennes
mais sans cornes
ultra vulnérable
je suis comme déséquilibrée
et aveuglée de regarder en face une lumière trop vive pour ma rétine
je fouille ma poche
je tends la main pour saisir
je cherche à regarder l’écran
et j’attends
j’attends
j’attends quoi ?
il y a un rayon de soleil
je ferai bien un tour
mais sais-je encore être
sans ma béquille ?
c’est l’occasion de regarder vraiment
je les observe tous là
sous le reflet blanc, bleuté
la main pleine
le bras étiré
l’oreille et l’esprit
branchés sur d’autres mondes

et je me sens seule seule
à n’être qu’ici
en dysfonctionnement
diminuée
je me demande
qui d’eux ou de moi
répond le mieux à la définition
du mot monstre
individu morphologiquement anormal
par excès ou défaut d’un organe.

Le plaid la nuit

Malik Deshors

Certaines nuits tu te lèves et t’ouvres la fenêtre t’enfournes la bûche au poêle
et tandis qu’il déguste et combuste à tout va tu t’installes et t’écris
t’emmitoufles dans le plaid tu parles de l’étau
qui t’entortille le coeur tu savoures - ou t’essayes l’air sombre de la nuit
tu savoures - ou t’essayes
la magie des mots qui s’assemblent et prodiguent quelques apaisements

et le plaid
qui couvre tes épaules assez large
pour couvrir tes cuisses et dont les extrémités se plissent au sol
si ce plaid traversait ta peau
si ce plaid - tu te l’es déjà demandé lui abandonnerais-tu ton coeur qu’il l’emmène avec lui dans la nuit dans la forêt
dans la montagne
comme un tapis magique de conte d’orient

ce qu’il en ferait tu te demandes
le dévorerait-il comme font les loups bâfrant un bout
gâchant le reste éparpillé dans le sous-bois le baignerait-il d’un bain de lune
à la faveur d’une trouée de pins

dans l’intriguant bruissement de nuit
- enfin te le ramener à l’aube chaud
et palpitant dedans frais
et odorant dehors
de cette senteur d’air du matin de cette senteur neuve
gorgée des promesses de renaissance
que renouvellent les jours l’un après l’autre et qui bourrent tes poumons d’espoir
alors
oui
ta peau tu la laisserais traverser ton coeur tu le confierais
à ce plaid

à ne pas douter tout
plutôt que l’immobilité de ton cœur

L’orque douce

Malik Deshors

Sur ta gueule douce tannée au ciel de mer l’empreinte indélébile large
du sourire truelle du sourire mortier
qui replâtre gaiement les fissures d’en face je t’ai aimée pour ça

pour le sourire marteau pour la fierté revêche l’aplomb de roc solaire fragile en dessous
tant qu’avec mes doigts et mes obstinations engourdis par le reste le reste de la vie
je t’ai émiettée en t’aimant ou alors c’est toi
qui t’est effritée en m’aimant je suis toujours resté
un peu sur le carreau
à observer tranquille
tes journées en bille de flipper
je t’ai aimée pour ta gueule douce et ta nudité désarmante
je me croyais foutu pour tout
t’as pas lésiné
ça je peux le dire je t’ai senti passer tu m’as bien raclé de l’intérieur avec une tendresse aberrante
de baleine déesse
tu m’as bien rincé aux fanons je t’ai aimée pour ta franchise d’ancienne louve de mer d’esquif à voiles et à mazout
qui ne craint ni la pénurie de vent ni de tomber en rade en pleine mer
j’ai aimé cette peau si peu rétive à la sueur tes ridules joyeuses de l’enfance au soleil tes raies manta d’encre à peine délavées

mais sous ta gueule douce tannée au ciel de mer

je l’ai vu ondoyer
je crois qu’une nuit au grand large une orque a dégusté ton âme
que tu laissais impudemment dodeliner dans tes songes entre les crêtes d’écume
elle est venue à terre
bien planquée sous ta peau elle est venue en ville
sous tes beaux paréos
et à travers toi toute de douceur et de franchise solaire
c’est elle
calfeutrée sous tes os qui m’a bouffé
en catimini

Les feuilles jaunes couvrent la forêt ...

Xavier Abel

Les feuilles jaunes couvrent la forêt.
Les brindilles craquellent sous mes pas.
Mon bonheur assoupli mes membres et mon cœur détendu.
La première fois que je l’ai rencontré, je n’ai pas pu l’approcher.
La deuxième fois, il est venu vers moi et quand je l’ai caressé il a rugi.
Mon corps l’a enveloppé, on s’est envolé.
Les ailes écartées chatouillaient mon nez.
Emerveiller les étoiles,
Traverser l’univers,
Liberté.

de l’air

Chloé Arnoux

l’air si lourd
chargé de tous les sons
de toutes les haleines
de tout le poids des mots fantômes
des mots acquis des maux à qui
des mots qui s’entassent depuis longtemps
qui ont construit des ponts
des routes et des maisons
des mots qui ont scié vissé roulé
puis détruit terrassé reconstruit l’air vicié
repousse partout ses bourrelets
on ne peut plus ouvrir les fenêtres
on est pourtant bien obligés
de respirer

et
la bouche inconsciente s’ouvre
le poing de l’air s’engouffre dedans

la bouche est un cimetière à syllabes
à voyelles et consonnes
qui ont raisonné dans d’autres bouches
avant de remplir la nôtre
on les recrache tant bien que mal
par poignées
on a pas assez de deux mains deux lèvres une langue
32 dents pour les cracher pour se défendre

Cabane

Odyle Collin

Dedans,
Presque dehors,
Quelques mots échappés d’une intime confidence.
Il fallait passer près de l’abri des chevaux
Se faufiler sous les barbelés
Distendus par le poids de l’âne,
Apprivoiser les orties
Et de l’autre côté
Entre la ferme et le canal
il y avait ma cabane
Cabane de jeux
Cabane de peu
Une niche de noisetiers
Un fouillis de branches
D’où je pouvais écouter
les conversations étranges des éclusiers

Dedans
Presque dehors
Cabane de jeux
Cabane de peu
Elle devenait tour à tour
Palais d’Orient
Repaire de brigands
Et de monstres désarticulés
Épicerie bien achalandée
Des gouters de ma mère
Et de caramels gagnants
chapardés au comptoir

Dedans
Presque dehors
Il y avait quelque part, là-bas
Un été de cassis
Et de trèfles à quatre feuilles
Un été de collines arrondies
De terre argileuse et de lichen vieilli
qui colle à la peau
Un été de rivières
Aux senteurs d’anis
Cabane de jeux
Cabane de peu
Embarcadère pour des horizons
Qui ne se touchent pas

Dedans
Presque dehors.

Elles là. Il est là.

Jean-Philippe Martin-Payre
(Note : la mise en page originale en colonne et en vis en vis « elle est là » / « il est là » n’a ps pu être respectée ici. Nos excuses à l’auteur)

Elle est là
Sa fille


Les yeux éteints
Et la bouche obscure
Le corps entier basculé en arrière
Crispé sur sa nuit silencieuse
Ses longues mains osseuses griffent encore le néant

Mais en vain

Elle est là
Raide de rage éteinte
Elle est là
Et son ventre creusé, ses seins fripés, son sexe sec
semblent brûler encore en un feu de poussière

Elle est là
Sa fille, sa folie

Abandonnée
de tous
Et de lui
Noire du sang séché de ses proies innombrables
Les dents brisées
Toute entière tendue pour une dernière curée
Figée de surprise et d’épouvante
Et étouffant sous elle sa progéniture effarée
Mortelle mortellement blessée
Par sa furie meurtrière

Il est là
Son père


Regard bouillant de fièvre, charbonneux
Les mâchoires obstinément closes sur un gémissement sourd
Ramassé sur lui-même, massif et menaçant
A l’affût, nerfs à vif
Ecartelé d’envies et de désirs de meurtre
immobile

Il est là
Rongé d’une démence sourde
Il est là
Son corps entier déchiré de souffrance
déchiqueté

Il est là
Son père

Singulier tortionnaire
de toutes celles qui l’approchent

Et de lui
Multipliant son crime
En une morsure dérisoire
haineuse, éperdue
Pétrifié, impuissant, inutile
Sauf à répandre son infection
Vertigineusement damné
Par le poison qui l’habite

Et ce sont ceux dont je suis issu
Ce sont ceux
dont je suis l’issue…

Mon monstre à moi c’est Ana

Margaux Holveck

Elle rode au fond de mon âme
Sorcière ! Monstrueuse création !
Gracieuse et magnifique dame
Qui ne sort que de mon imagination

"De ca tu ne mangeras pas.
Soit forte petite sans foi
Ecoute et suis ma voix
Elle te mènera vers l’eau delà."

Ah quel amour doux et sincère.
Toujours présente si près de moi.
Elle ne me laisse certes rien faire
Mais elle me berce à chaque émoi.

"Oh non, plus jamais tu ne goûteras
Aux plaisirs abondants de la vie
Maigre et triste tu resteras
Tant que tu me seras asservie."

Oh ma belle et douce ANA
Je te tue à chaque décision sans toi
Petit beignet et gros chocolats
Enfin ! De vivre je n’ai plus le choix !

Adieu tracas, angoisse et embarras
Seule en moi et entourée des miens
Au bûcher de l’horreur tu crèveras
Tandis que je ris et vie enfin de rien

Oh terrible et monstrueuse sirène...
Je ne suis plus qu hanté par ta haine
Qui violemment se retourne contre toi
Ah ! Autant de volonté ca te laisse coi

Je t’ai enfin détruite belle chimère
Quand j’ai sauvé le lien avec ma mère
Tu m’as fait sombrer dans l’addiction
et je suis désolée pour cette délation

Biensur que je t’ai aimé
Idolâtrée, priée et vénérée
Mais j’ai pris la poudre d’escampette
Exemptée de toi, je braverais la tempête

Merci de m’avoir mené là où je suis.
En fait, tu sais, je ne t’oublierais jamais
Mais ne reviens en aucun cas, s’il te plait."

Bella ciao se répandait sur la plaine du Pô

Sylvie Charreyre

Bella ciao se répandait sur la plaine du Pô
d’avril à septembre
chant des mondines dans les rizières
tandis que tu partais
moustache et chapeau
ton air bravache en bandoulière
portait une poche de peines
vous vous étiez retourné
de temps en temps
vous aviez gravé
à chaque fois
une nouvelle image
de votre village
vous en étiez les enfants
héritier d’un métier
vous creusiez des tunnels
on vous attendait au pied du mont Cenis
la galerie ouvrait la montagnes
les légendes ne la hantait plus
les ombres étaient les vôtres
as-tu serré les mains des gueules noires
venues à votre rencontre ?
on t’attendait à Saint-Etienne
le charbon sortait des galeries
les poussières s’accumulaient sur les crassiers
ta vie de mineur commençait
Michel Rondet vous défendait
une statue de lui à la Ricamarie
une photo de toi dans mes mains
moustache et chapeau