Tremplin poétique

Le courage de la métamorphose

Le courage, pour moi (en occident et en temps de paix j’entends ) c’est le courage de la métamorphose, le courage de se retrouver « autre », d’aller chercher l’étrangeté de soi, d’affronter et d’aller contre ce qui nous pousse à la ressemblance, à nous fondre dans un profil Facebook, à s’enorgueillir de ne prendre jamais aucun risque, à devenir un « même ». Gabriel de Richaud.

"Le courage" est la thématique retenue pour l’édition 2020 de la manifestation "le printemps des poètes". C’est sur cette thématique que nous avons demandé à Gabriel de Richaud de réagir pour nous faire une proposition de fil conducteur pour le Tremplin poétique. Sa réponse à découvrir ci-dessous

Le courage

À chaque fois que j’ai dû faire, personnellement, acte de courage, c’était quand j’avais la trouille. Et là, où j’ai eu le plus la trouille dans ma vie, c’était lors de décisions importantes qui visaient à me transformer en changeant de vie complètement. D’ailleurs, avec le recul, ce n’était pas le changement qui me faisait peur mais la découverte de qui j’étais, un nouveau visage, et la décision de l’assumer comme tel !

« L’angoisse est un écran de fumée jeté sur la conscience pour lui épargner d’avoir à faire la lumière sur ce dont elle ne veut rien savoir. La vérité dont l’angoisse nous protège est celle, le plus souvent, d’un combat qui fait rage et dont nous ignorons tout.(1) »

À 19 ans, j’ai décidé de quitter la fac de philosophie pour poursuivre des études de musique classique. Je n’avais rien qui pouvait m’aider à ce moment-là, car je n’étais même pas inscrit au conservatoire : j’étais trop vieux. Je prenais quelques cours de guitare en privé avec un professeur qui me faisait confiance.
C’était donc le grand vide, la grande solitude, le grand gouffre, le saut total et définitif.

Dix ans plus tard, après être passé par le conservatoire de Strasbourg et l’école supérieure de musique Franz Liszt de Weimar, je décidais de quitter mon poste de professeur de guitare classique du conservatoire de Clermont-Ferrand pour devenir metteur en scène de mes textes et compositeur pour la scène. Je n’avais pas encore de compagnie professionnelle de théâtre. Il fallait tout créer, tout inventer, quitter le confort du professorat et de la régularité. La trouille et le grand saut dans le vide, encore !

Après avoir vécu intensément des créations théâtrales, des résidences, des tournées, après avoir eu la joie de découvrir la géographie française (et ses trains)), et après avoir fondé trois ans plus tôt la Maison des Écritures et des Écritures Transmédias - Hypolipo, aujourd’hui en bonne santé et en pleine expansion, je décide de quitter mon poste de directeur en janvier 2020, pour me consacrer uniquement à l’écriture et à la transmission de celle-ci. La trouille, le grand vide, mais la certitude d’être face à mes monstres, d’être face à ma part d’ombre, d’être au coeur du « combat qui fait rage » en moi, et de chercher la lumière au risque de l’éblouissement ou du noir total.

Le courage, pour moi (en occident et en temps de paix j’entends ) c’est le courage de la métamorphose, le courage de se retrouver « autre », d’aller chercher l’étrangeté de soi, d’affronter et d’aller contre ce qui nous pousse à la ressemblance, à nous fondre dans un profil Facebook, à s’enorgueillir de ne prendre jamais aucun risque, à devenir un « même ». La métamorphose en cours surprend par ses phases souvent monstrueuses. On peut le constater dans le corps de l’adolescent. Le mouvement de la transformation montre côte à côte l’être à venir et l’être ancien. La métamorphose montre aussi le monstre en nous comme l’excès de nous-mêmes. Cet excès de réel, cet excès d’émotions et de vie, ce supplément d’âme bergsonien, c’est ce monstre, dont la photo est en première page ici, qui ouvre grand les mains et les yeux écarquillés vers le monde. Cette chimère montre symboliquement une des postures intérieures du poète et dont la bouche, grande ouverte elle aussi, crie. Nous possédons toutes et tous une bête à l’intérieur. Elle est le dragon des chevaliers. Elle est propre à chacun.e. Elle nous met au défi.
La parole poétique, dite publiquement notamment, est souvent le récit de cet affrontement, c’est un acte fort posé dans le monde. Un monde, qui, selon moi, a tant besoin de réel, au sens où Roberto Juarroz l’entend2. Si la parole est vraie - j’entends une parole imprégnée de « la vérité dont l’angoisse nous protège », si elle est défendue comme telle, son impact sera formidablement important sur la petite assemblée présente ce jour-là.

Oser cette présence devant l’autre, oser la lumière de sa propre parole au risque de la monstruosité, parole remplie de ce réel, parole libérant des puissances enfouies, des puissances monstrueuses, c’est ce qui pour moi fonde la nécessité d’écrire et c’est ce qui me motive fondamentalement dans la transmission de l’acte.

Je souhaite accompagner les personnes volontaires dans cet acte d’écriture qui les engage, avec courage, à percevoir l’ombre à l’intérieur d’elles-mêmes, à l’habiter de poésie et à oser la lumière par le partage public.

(1) Éloge du risque, Anne DUFOURMENTELLE, Payot & Rivages, 2009.

(2) « Oui, la poésie est le plus grand réalisme possible. Elle franchit même l’obstacle du nom des choses, pour les nommer d’une autre façon, loin du leurre et de l’arbitraire de l’étiquette. Elle dé-nomme, comme l’ont souligné Roger Munier et Laura Cerrato, pour dépasser la désignation qui fige, paralyse ou pétrifie, plus que le regard de la Méduse, et atteindre ce "transnom" ou "métanom" qui rallie l’être, au moyen de l’image inattendue, de la métaphore, des correspondances de Baudelaire, des tournures surlogiques de l’expression, du "donner à voir" d’Eluard, de "la pointe sans penser de la pensée", de l’allusion ou incidence pénétrante du rythme soulignée par Jakobson, de ce mystérieux support d’harmonie qui conduit en dernier lieu à une sorte de musique indéchiffrable du sens et qui éveille, à travers le langage transfiguré, un nouveau regard, un regard qui voit avec des mots. », extrait, Poésie et réalité, Roberto Juarroz Editions LETTRES VIVES, collection TERRE DE POESIE, traduction de Jean-Claude MASSON.